SCENE XV
PAQUERETTE, GANACHINI, VIOLENTINE, DROMADAIROS, BOURIQUET , Gardes, Sdite.
CHOEUR
Air : Cracovitnne. (Final du 1« acte du Débardeur.) Le prince est en voyage, Ali ! quel bonheur pour tous!
Sur son passage.
Paysans, rangez-vous !
D'admirer sa personne Vous avez le loisir,
A tous il donne Aujourd'hui ce plaisir.
GANACHINI, arrivant le dernier.
Comment! c'est ici quevous me menez?... mais c'est très-vilain ici... moi qui ai l'habitude des palais, me conduire dans une petite rue borgne, sur un derrière, pour manger de la pâtisserie.
VIOLENTINE.
Taisez-vous, seigneur. ( A Pâquerette. ) Jeune fille, c'est bien vous qu'on nomme Pâquerette?
PAQUERETTE
Oui, madame.
Vous ne vous attendiez pas à l'honneur de notre visite î
PAQUERETTE
Ohl non, madame, et certainement si j'avais su... si vous vouliez vous asseoir... c'est que je n'ai que deux escabeaux.
VIOLENTINE.
Je ne suis pas fatiguée; quand je sors, mes sujets me portent toujours sur leurs épaules.
GANACHINI.
Moi, je suis toujours las... Ab ! bien, puisqu'il n'y a pas de trône ici, je vais m'asseoir sur le lit; j'y serai plus à l'aise pour attendre les brioches.
Il grimpe sur le lit et s'étend dessus. VIOLENTINE.
Oui, allez vous coucher, c'estce que vous pouvez faire de mieux.
PAQUERETTE, à part.
Eh bien î il est sans gêne ce vieux-là, quisemet sur mon lit... Mais qu'est-ce qu'ils viennent donc faire tous chez moi?
BOURIQUET, à part.
Je vas faire comme monseigneur, je vas me reposer moi.
Il s'assied sur un escabeau.
VIOLENTINE.
Avancez, villageoise; vous êtes loin de vous douter du bonheur qui vous attend.
Me voici, madame. {A part.) Je suis toute tremblante.
VIOLENTINE.
Apprenez, jeune paysanne, qu'un puissant seigneur a laissé tomber un regard sur vous, qu'il veut vous élever jusqu'à lui, enfin que le prince Dromadairos est épris de vos rustiques attraits.
PAQUERETTE
Le prince Dromadairos! qu'est-ce que c'est que ça?
DROMADAIROS.
C'est mou mou... c'est mouoi, ma bébellel
PAQUERETTE, SB sauvajtt de lui.
Vous! ah! quelle horreur!
VIOLENTINE.
Qu'est-ce à dire, paysanne I... et que signiBe cette exclamation?
PAQUERETTE
Cela signifie,madame, que je trouve que le prince Dromadaires affreux, et que s'il veut de moi, je vous certifie que moi je ne veux pas de lui.
VIOLENTINE.
Impertinente! c'est ainsi que vous répondez à l'honneur qu'on veut vous faire?
PAQUERETTE
D'abord, princesse, j'aime un jeune pâtissier...
Un pâtissier! son nom?
PAQUERETTE
Feuilleté.
VIOLENTINE , à part.
C'est lui! [Haut.) Et ce jeune fabricant de tourtes vous aime-t-il?.
PAQUERETTE
Comment! s'il m'aime 1... il doit m'épouser.
VIOLENTINE.
Cane prouve rien; moi qui vous parle, j'ai épousé... mais c'est pas de ça qu'il s'agit! Mon frère Dromadairos veut faire votre bonheur, comme le seigneur Ganachini a fait le mien ; il
LA CHOUETTE ET LA COLOMBE
fera de la paysanne une duchesse, comme son beau-frère a fait une princesse d'une fabricante de queues de boutons... Une fois, deux fois, ça vous va-t-ilî
PAQUERETTE
Rien ne me va avec un magot pareil.
DROMADAIROS.
Maaagot!
J'aime mieux Feuilleté.
TiOLENTiNE , à part.
Feuilletén'estpaspour ton petit nez, ma chère, et puisque tu y tiens tant, je vais d'abord vous séparer. [Haut.) Seigneur Ganachini, faites avancer vos gardes. ( Pour toute réponse, on entend Ganachini ronfler très -fort.) Il s'est endormi! j'en étais suret voilà à quoi il est bon!
DROMADAIROS.
Il fait do 000 dodo !
VIOLENTINE.
Qu'importe I nous nous passerons de lui pour agir... Holà! mes gens... prenez cette jeune fille et portez-la dans mon palanquin.
PAQUERETTE, Se débattant.
Mais je ne veux pas... Au secours !
VIOLENTINE,
Air de la Bçitquelière.
Ma mie, en vain vous ferez résistance.
Lorsque j'ordonne, on ne raisonne pas; Ce que je veus, c'est voire obéissance, Jusqu'au palais il faut suivre mes pas.
PAQUERETTE, .ye débattant.
Pour toi. Feuilleté, quelle épreuve cruelle!
DROMADAIROS.
Ta... ta... ta... ta... tâchez de Pou... l'ou... l'oublier.
VIOLENTINE, à part.
Je veux d'abord m'assurer de la belle.
Et puis penser à toi, séduisant pâtissier.
EjS'SEMBLE. Ma mie, en vain, etc.
On entraîne Pâquerette. Violentine et Dromadairos sortent ai>ec tout le monde ;il ne reste plus en scène que Ganachini, qii'on entend ronjler, et Bouriquet qui dort sur l'escabeau. La nuit vient.
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SCE.>iE XVL GANACHINI , BOURIQUET.
Après que tout le monde est sorti en cliantant le chœur très-fort, Ganachini se réveille doucement et dit :
GANACHINI.
N'ai-je pas entendu un léger bruit?... non... je suis seul! Eh bien! où donc est mon épouse et mon cortège?... est-ce qu'on est parti sans moiT... ça serait fort malhonnête... me laisser dans cette bicoque, où l'on ne trouve rien à manger, moi qui meurs de faim... Je vais me lever et me rendre chez le pâtissier dont on m'a parlé en chemin. {Pendant qu'il parle, le lit s'élève à six pieds de haut ; il veut descendre.) Eh bien ! qu'est-ce que cela signifie?... mon lit touche au plafond... je ne me suis pourtant pas endormi dans un nuage... comment descendredela?... Holàl... à moi!... au secours !
BOORiQtET, s''éveillant.
Qu'est-ce qui appelle?... quel est l'animal qui m'éveille en sursaut?
GANACHINI.
Ah 1 c'est la voix de Bouriquet.
BOURIQCET.
Tiens, c'est monseigneur!
BOVRIQUET.
Monseigneur?
GANACHINI.
Viens m'aider à descendre de ce lit.
BOURIQUET.
Comment ! vous n'êtes pas assez grand pour descendre tout seul!... Il tombe en enfance, ma parole d'honneur! ( Il s'est levé et cherche la place du lit.) Ah çà! où êtes-vous donc?
GANACHINI.
Je suis en l'air, mon garçon.,, ne me laisse pas en suspens... prends plusieurs chaises, tu m'atteindras.
BOURIQUET.
Comment diable avez-vous fait pour vous loger là?... je ne sais pas si je pourrai... {Enparlantil est aile chercher une chaise; pendant ce temps, le lit s'est dédoublé, il en est descendu un second à terre ; Bouriquet en » appariant sa chaise se heurte contre ce second lit. ) Qu'est ce que c'est que ça? vous voilà redescendu!
GANACHINI , en haut.
Mais non, je t'attends.
BOURIQUET, levant la tête.
Comment! vous êtes là-haut... et votre lit est ici!
GANACHINI.
Mais mon lit est avec moi... imbécile!
Imbécile, imbécile!... votre lit est devant moi... et la preuve c'est que je le tâte... c'est que je m'assieds dessus... c'est que je m'y couche dessus... tenez... [Le lit de Ganachini descend et cache entièrement Bouriquet, qu'on entend crier. ) Ah! la! la!... ouf!... vous m'étouflfez.
GANACHINI.
Eh bien! où es-tu donc? animal?... tu ne veux donc pas m'aider à descendre?
Pendant ce temps le lit de Bouriquet a remonté, celui de Ganachini se trouve en bas.
BOURIQUET, se penchant.
Descendre... mais vous êtes au-dessous de moi... je touche aux frises.
GANACHINI.
Est-ce possible?... c'est ma foi vrai... je suis en bas.
BOURIQUET.
Aidez-moi, prince... j'ai peur de rouler dans la ruelle.
GANACBINI. ;
Attends, mon garçon, je vais me lever et aller 1
à toi... Eh ben! eh ben ! ( Le lit de Bouriquet |
est redescendu et étouffe Ganachini.) Eh bien, 1
drôle 1... vous vous permettez de me mettre sous j
votre lit... Pour quoi me prenez-vous!... Ahl j ah ! ah! j'étouffe 1 [Il se débat; les deux lits n'en
font plus qu'un, qui se trouve avoir repris sa place j
et dans lequel les deux hommes sont réunis. Ils se j
battent.) Ah I drôle ! ah ! pendard '. tu ne veux pas j
m'aider à descendre... Tiens! coquin!... Tiens I i
lâche! j
Tout en se battant ils roulent tous deux à terre ; le lit i liisparaît.
BOURIQUET.
Dites-donc, seigneur, il me semble que nous ,i sommes descendus un peu vite!
GANACHINI , se relevant.
C'est la faute, Bouriquet, tu es si entêté! Allons, va chercher mon âne, que je monte à cheval. ( Bouriquci son. ) Je meurs de faim ! il me tarde d'arriver chez ce pâtissier.
BOURIQUET, à la porte avec l'âne.
V'ià votre âne, prince !
GANACHINI.
Fais-le entrer, je veux l'enfourcher ici. BOURIQUET, tirant la bride.
Il ne veut pas venir... Entre donc, baudet. {On voit lâne contre la porte ; Bouriquet tire toujours la bride et lui arrache la léïe.) Allons, bon! v'ià la tête qui m'est restée dans les mains!
GANACHINI.
Que vois-je! il a guillotiné mon âne!... Lâche homicide, tu mourras de ma main.
Il le poursuit à coups de pied dans le derrière ; tous deux disparaissent. Le théâtre change. On voit la boutique d\m pâtissier. A droite de l'acteur, le four, une table avec ce qu'il faut pour faire de la pâte.
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