‹ Magasin théâtralChapitre 1272 sur 1711 · SCENE xvin · texte numérisé non relu

SCENE xvin

Les Mêmes, GANACHINI, BOURIQUET.

GANACBINI.

Ah! me voilà donc chez ce pâtissier dont on m'a vanté le talent!... cela me paraît bien tenu ici. Petits patronets, où donc est votre chef? CRIQUET, montrant Feuilleté qui ne s'est pas dérangé.

Le v'ià, seigneur.

GANACHINI.

Comment! et il ne se lève pas pour me recevoir ?... 11 faut que ce soit un homme d'un grand mérite. [S' approchant.) Pâtissier! pâtissier! le seigneur Ganachini est devant... c'est-à-dire derrière vous.

FEUILLETÉ, à part.

Qu'est-ce que ça me fait à moi ?

GANACHINI.

Pâtissier, je vous dirai que j'ai très-faim, mon ami.

FEUILLETÉ, se levant.

Ah! mon Dieu, seigneur, vous arrivez dans un mauvais moment. .. j'ai vendu tout ce que j'avais... Et maintenant je n'ai pas la tête à mon four. J'ai perdu celle que j'aime... on m'a enlevé ma chère

GANACHINI.

Pâquerette ! Comment dis- tu, mon ami?... ta maîtresse se nomme Pâquerette, et elle habitait une chaumière ici près?

FEUILLETÉ

Justement, monseigneur. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?

GANACHINI.

Si je le puis I je crois bien ! c'est ma femme qui a fait enlever ta belle pour la marier à son frère Dromadairos.

FEUILLETÉ

Mais où est-elle enfin?

GANACHINI.

Parbleu ! dans mon palais !

FEUILLETÉ, Se jetant à genoux.

Ah ! de grâce, rendez-la-moi.

GANACHINI.

Relève-toi, mon garçon. Je ne suis pas un tyran, moi... je n'ai jamais eu ia moindre ressemblance avec un tyran., . Je te rendrai ta maîtresse. . . mais c'est à une condition.

FEUILLETÉ

Mettez-en trois, mettez-en vingt, je les accepte toutes.

GANACHINI.

Écoute. Depuis long-temps on m'a parlé d'un mets délicieux et que je voudrais bien connaître; c'est un pâté truffé aux abricots et au jus de réglisse avec des petits pois.

FEUILLETÉ

Alors c'est un pâté à la julienne.

CANACHINI.

Eh I non, puisque ça s'appelle le pâté du grand scbàa.

FEDltlKTÉ.

Un pâté de chat?

GANACHim.

Oui, du shaa de Perse : on prétend qu'une seule bouchée vous rajeunit de dix ans... Tu comprends que je veux en manger beaucoup!.. Si tu me fais ce pâté-là, je te promets de te rendre Pâquerette.

FEUILLETÉ

Vous me la rendrez, je vous ferai votre pâté.

GAXACHIM.

Tu as donc la recette ?

FEUILLETÉ

Est-ce que je ne sais pas tout faire ? {A part.) Le diable m'emporte si je m'en doute! mais, ma foi, au hasard!... il n'en a jamais mangé... et d'ailleurs je réussirai peut-être! on ne sait pas. (Haut.) Allons à la besogne! vous, préparez la pâte et mettez-la dans le moule... lestement. ( Deux patronets sortent. ) Vous, allez me chercher tout ce qu'il faut pour garnir l'intérieur.

TOUS

Mais quoi, patron ?

FEUILLETÉ

Tout ce que vous voudrez... tout ce qui se mange... ( à part ) et au besoin ce qui ne se mange pas. { Criquet et plusieurs patronets sortent de différens côtés. A d'autres. ) Vous, apportez-moi le grand baquet, le pétrin ordinaire serait trop petit. Voyons, voyons, dépêchons-nous.

Ils sortent, puis ils rentrent presque aussitôt, apportant un énorme baquet que l'on dépose au fond. Pendant ce temps, les patronets rentrent de dilFérens eûtes, apportant les ingrédiens du pâté; d'autres préparent le four; le reste entoure le baquet.

GANACHlNi, se frottant les mains.

Bon! bon! ça chauffe., ça chauffe! {Apercevant deux patronets qui rapportent le pâté pétri et sortant du moule. ) Ah! voici la croûte! FEUILLETÉ, aux patronets qui lui apportent ce qu'ils ont été chercher.

Des abricots?... bon ! au baquet... {A un autre ) Des petits pois?... bravo!... tout ce que vous avez demandé, prince...

GANACHINI.

N'oublie pas les truffes.

FEUILLETÉ, prenant un panier qu'on M apporte.

Voilà 1 voilà ! ( A part. ) Un litre de pommes de terre, ça fera le même effet... [Il les donne à un patronet. ) Au banquet! au banquet!... ( A part.) Qu'est-ce que je mettrai donc bien comme pièce de résistance? {Apercevant la tête d'âne que Bouriquela déposée sur une table. ) Tiens!... ça tiendra de la place. ( Il la prend et la fourre dans le pâté. A un patronet. ) Eh bien! lu n'apportes rien, toi ?

LE PATRONET.

Je n'ai trouvé que ça, patron.

Il montre une énorme carotte de tabac.

FEUILLETE.

Une carotte de tabac... très-bien!... maintenant, si j'avais un petit oignon...

UN PATRONET, en présentant une botte.

Lequel faut-il mettre?

FEUILLETÉ

Ah! bah! mets la botte.

GANACHINI.

Il ne pleure pas sur la marchandise.

BOURIQUET.

Il met bien des choses... tout ça ne pourra jamais aller ensemble.

GANACHINI, lui montrant Feuilleté qui dans ce moment casse un jaune d'œuf dayis le pâté.

Si, si!... tiens, il vient de faire la liaison.

FEUILLETÉ

Seigneur, on va mettre votre affaire au four.

Feuilleté met son pâle au four, sous lequel^les marmitons ont fait un grand feu.

Bravo, mon ami, bravo, tu es habile, je le vois ; et combien de temps faudra-t-il pour cuire le pâté ?

FEUILLETÉ

Mais... environ... deux minutes!

GANACHINI.

Cuit en deux minutes! c'est prodigieux!

FEUILLETÉ

Ah! c'est que j'ai un four qui ne ressemble pas à tous les autres.,, c'est pis que la vapeur...

GANACHINI.

Quand tu voudras un brevet d'invention, mon ami... tu l'auras, ça ne te coûtera que treize francs.

FEUILLETÉ, qui est allé voir dans le four.

C'est fait! c'est magnifique!...

GANACHINI.

En vérité! voyons, mon ami, donne vite... retire-le du four. •

FEUILLETÉ

Ah ! un moment 1 Vous m'avez promis de me rendre Pâquerette... donnant, donnant... faites revenir ici celle que j'aime, et je vous donne votre pâté.

GANACHINI.

Comment, drôle! est-ce que tu te méfierais de moi, par hasard?

Non , je ne me méfie de personne ; mais les grands seigneurs ont la mémoire courte... Pas de Pâquerette, point de pâté.

GANACHINI.

Ah! tu le prends sur ce ton-là! eh bien ! j'aurai ce pâté et lu n'auras pas ta Pâquerette. Viens, Bouriquet! allons chercher mes gardes, et revenons mettre ce drôle à la raison 1

BOURIQUET.

Oui, et nous mangerons toute sa boutique.

G.inncliini sort avec Bouriquel.

LA CHOUETTE ET LA COLOMBE

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