‹ Magasin théâtralChapitre 1342 sur 1711 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

NORVAL, WILFRID.

WILFRID

Non, je te répète que non.

Je vous dis que si.

WILFRID

J'en suis sur, Norval.

NORVAL.

Vous vous trompez, mon lieutenant.

WILFRID

Au diable mon titre et mon grade! c'est à présent le motif de nos éternelles querelles, comme autrefois la politique... Voyons, là, ne cherche plus à te contraindre avec moi et parle-moi franchement, mon fils, mon cher Norval!... La main sur le cœur, est-ce que tu es heureux de ta nouvelle position ?

NORVAL.

Pourquoi pas î

WILFRID

Ça n'est pas vrai, tu n'es pas heureux, tu ne peux pas l'être. Je t'en supplie, laisse-moi demander et obtenir pour toi de l'avancement.

NORVAL.

Du toutl... il me serait donné au nom de Charles II, je n'en veux pas!

WILFRID

Toujours fidèle à Cromwell!... Fidélité à un

mort!

NORVAL.

Plutôt qu'apostasie pour un vivant!

Tu es fou !

NORVAL.

Soit! mais ma folie est incurable. Avez-vous quelques ordres à me donner, mon lieutenant?

WILFRID

Toujours! toujours son lieutenant! il n'en démordra pas!... Ce titre-là m'humilie, me désespère quand c'est toi qui me le donnes î N'es-tu pas trente fois plus que moi capable de commander?

NORVAL.

Je pense que mille fois plutôt je suis fait pour vous obéir.

WILFRID

Parce que je suis un vétéran?

NORVAL.

D'abord.

WILFRID

Et ensuite?

NORVAL.

Ensuite... parce que je suis votre fils... Oh ! je vous en conjure, n'insistez pas davantage. Je suis heureux, je vous dis que je suis heureux, et surtout que je suis à ma place, un soldat, rien qu'un soldat... Allez, je sais ce qu'il m'en coûtait autrefois, ce que je souffrais au fond de l'âme, lorsque j'étais forcé de vous commander... Je ne le veux plus, non, rien au monde, rien ne me décidera à changer la destinée que je me suis faite : quoi qu'il arrive, je ne veux plus d'une position.

AUBRAY LE MEDECIN

d'un rang, d'un grade qui m'élève au-dessus de mon père.

WILFRID

Au-dessus de ton pèrel... Ah! c'est donc là le grand motif qui t'arrête?

KORVAL.

Le seul!

WILFRID

Qui t'empêche de reprendre enfin cette dpëe de capitaine qui t'appartenait jadis, et que tu as si bien méritée?

NORVAL.

Je vous l'ai dit.

WILFRID

Eh bien, Nerval, eh bien, je vais détruire tes scrupules. Tu peui sans hésiter remonter à la place qui t'est due, tu peux me donner des ordres comme autrefois, et comme autrefois aussi me conduire encore à la victoire contre les ennemis de l'Anglelerre ; car il faut bien que je te le dise, puisque tu me forces à cet aveu, et quoique mon cœur se déchire en te désalu?ant, îS'orval, tu n'es pas le fils du pauvre Wilfrid!

KORVAL.

Qu'avez-vous dit?... O ciel ! je ne suis pasvotre fils!

WILFRID

Il y a environ vingt ans, le 10 décembre 1642, une nuit affreuse, par saint Georgesl Charles I^"" portait encore le titre de roi d'Angleterre, mais déjà on lui contestait son pouvoir et la guerre civile avait commencé. Des bandes puritaines saccageaient tous les villages des environs; je craignais que, d'un instant à l'autre, ma chaumière aussi ne fût livrée aux flammes; mais lorsque je m'attendais à voir paraître des têtes-rondes, ce fut un cavalier, un vieillard, qui se présenta devant moi.

KORVAL.

Un cavalier... et seul ?

WILFRID

Non, il portait une femme évanouie dans ses bras. Il me demanda instamment l'hospitalité, en s'écriant qu'il y allait de la vie et de l'honneur de cette femme...

KORVAL.

Et alors...

WILFRID

Je lui dis de disposer de ma chaumière... Je voulus allumer du feu... mais mon hôte me supplia de ne faire briller aucune lumière... Personne, disait-il ne devait entrevoir les traits ni soupçonner le nom de cette femme... En parlant ainsi, il la déposait sur le lit et la couvrait d'un voile... et puis, la laissant dans cet état, il la confia à mes soins pendant qu'il allait lui-même chercher un médecin.

KORVAL.

Achevez. :

WILFRID

Eh bien! au bout de trois heures, mon hôte revint avec le médecin... la jeune femme devint mère... et ce fut loi, Norval, qui reçus la naissance.

KORVAL.

Moi : et vous ne savez rien de plus ?

WILFRID

Le vieillard, que je supposai alors être le père de la jeune femme, me confia la mission de veiller sur ton enfance... Il me remit un rouleau d'or en me disant que chaque année, à pareille époque, un messager m'apporterait une pareille somme.

KORVAL.

Ilélas ! ce messager n'est jamais venu; jamais , n'est-ce pas ?

WILFRID

Jamais.

KORVAL.

Mais vous, vous, cher et nobleWilfrid,vous avez donné du pain et un nom à l'enfant qui n'avait droit ni à porter votre nom ni à partager votre pain.

WILFRID

Tu n'y avais pas droit, dis-tu! Oh! tu ne sais donc pas que c'est moi qui reçus tes premiers embrassemens... que je te vis, frêle enfant au berceau, me tendre tes bras, et frissonner à mes caresses, et sourire à mes regards!... N'attribue donc rien à ma bonté... attribue tout à mon amour... car combien de fois ai-je formé le désir égoïste que tu fusses réellement mon fils !

KORVAL.

Ah ! que ne le suis-je en effet !

WILFRID

Insensé!... que dis-tu ? et moi-même, à quoi vais-je penser ? Ton intérêt, ton avenir avant tout, Norval. Un jour, sans doute, ton origine te sera révélée.

KORVAL.

Mon origine!

WILFRID

Tu n'as été jusqu'ici que le fils d'un paysan... mais je ne sais quel pressentiment m'annonce que tu deviendras un grand seigneur.

NORVAL.

Un grand seigneur!... Et pour commencer... le sergent va bientôt me remettre en faction près de cette grille.,, car voici l'heure du bal de la cour, et par votre ordre on va doubler tous les postes.

WILFRID

Ça ne te regarde pas. Ce soir et toute cette nuit, j'ai trop à causer avec toi... je t'exempte de service.

KORVAL.

Un passe-droit... prenez garde, vous ferez crier contre vous.

■WILFRID

Laisse donc... on t'aime trop pour cela; et il n'y en a pas un qui ne tienne pour un honneur de monter la garde à ta place... Allons, au revoir, Norval.

NORVAt, le retenant vivement , et lui serrant la main avec affection.

Croyez-moi, quel que soit le sort que la fatalité me réserve, vous serez toujours le meilleur, le plus cher de mes amis, et comme tel, mon véritable père.

Il l'embrasse. Wllfrid sVloigne par la gauclie.

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