SCENE II
NORVAL, WILFRID.
WILFRID
Non, monsieur, ce n'est pas lui.
KORVAL.
Mon père !
WILFRID
Je ne suis pas votre père, et vous le savez bien, mylord.
KORVAL.
Mylord! celte raillerie...
Tt'ILFRID.
Je ne raille pas... Dieu m'en garde! je n'en ai pas sujet ; depuis quinze jours, ce n'est pas seulement un fils, c'est un ami que j'ai perdu.
KORVAL.
Un ami! comment? est-ce votre cœur qui a changé? le mien est toujours le même.
WILFRID
Non, monsieur, non, vous n'êtes plus le même ; celui que vous chérissiez autrefois avec toute la tendresse d'un fils, celui-là n'est plus rien pour vousl
KORVAL.
Ah! pouvez-vous le croire?...
WlLFRlD.
C'est à peine si votre père... Pardon, je me donne encore ce nom malgré moi, par suite d'une \ieille habitude .. Oh! mais rassurez-vous, je lâcherai que ça m'arrive le moins souvent possible... c'est à peine si le pauvre Wilfrid vous voit un instant dans la journée... et de loin encore, sans que vous fassiez attention à lui... [Norval s'empresse de lui tendre la mam; Wilfrid retire la sienne, et continue.) C'est tout simple, vous avez retrouvé votre ancien ami, votre colonel républicain... qui est aujourd'hui colonel de la garde du roi... car on dirait que la république et la monarchie se sont donné le mot pour nous forcer à obéir à ce docteur Aubray, !e plus misérable de tous les hommes.
KORVAL, regardant avec inquiétude du côté de la porte du fond.
Mon père, parlez plus bas.
Ah! oui, je vous comprends, vous avez peur qu'il ne nous tntende... il va venir... J'ai bien remarqué qu'il vous a parlé bas pendant la cliasse du roi... etpuis, vous vousêtes dirigé de ce côté... (il montre la gauche) croyant que j'étais comme vous, que je vous avais oublié, et que JR ne faisais plus attention à vous... Vous vous êtes trompé, monsieur, j'ai le malheur de vous aimer encore un peu... je m'en corrigerai; mais jusqu'à
présent ,' 11 m'a été impossible de vous perdre de vue, etriennem'échappe...Vousnele quittez plus, votre colonel!... Avant ces quinze jours, quand je vous proposais de vous exempter de service, il fallait voir les belles discussions que nous avions ensemble; avec lui, c'est diËFérent, il vous en exemple du matin au soir, et ça vous semble tout naturel... vous n'êtes plus soldat que de nom... Toujours, toujours avec lui, même au sein de l'orgie... Vous, Norval, vous... toi... j'allais encore dire mon fils... vous voilà devenu son compagnon de folies et de débauches... au point qu'on en murmure, et qu'on finit par vous prendre en défiance, et vous détester comme lui.
KORVAL.
Est-il possible?... ô ciel !
WILFRID
Ça vous étonne?... Expliquez donc alors l'énigme de voire conduite; moi, je n'y comprends rien, mais ça me désespère... On neditpas devant moi tout ce qu'on pense de vous; mais je devine ce qu'on se dit toutbas à l'oreille, en vous voyant sans cesse auprès de sir Aubray, monsieur. .. On dit de Inique déjà il abuse de ses quinze jours de faveur pour faire du mal à tout le monde, pour persécuter, au nom de Cliarles II, ceux-là même qu'il poursuivait jadis au nom du parlement ; et l'on dit de vous, et on doit le croire par malheur... on dit que vous êies son complice, son agent... son espion enfin !
KORVAL, s'oubliant, et avec un mouvement de colère.
Wilfrid !
WILFRID, avec colère.
Oui, son espion.. . voilà ce que j'ai deviné dans les regards de tous vos anciens camarades...
KORV'AL.
Mon père, je vous en supplie, attendez, attendez pour me juger. .. Cet homme, vous ne l'aimez pas, et je le hais, moi; vous rougissez de lui obéir... jugez si je dois être honteux de lui presser la main... et pourtant il le faut, entendezvous, il le faut?... Regardez-moi, voyez ces larmes, ces larmes brûlantes, que je cherche vainement à contenir, quand je songe à cette horrible contrainte que je m'impose... et dites-moi, ditesmoi, si vous croyez encore que Norval, que votre fils soit l'ami, le complice, l'espion de sir Aubray?
WILFRID
Non, oh ! non, je ne l'ai jamais cru tout-à-fait, va, mon cher Norval; mais que veux-tu ? ils le croient tous... etmoi, moi, eh bien ! oui, j'en conviens, j'avais besoin d'entendre de ta bouche un mot, rien qu'un mot, pour me rassurer, pour me prouver que tu étais toiijours le même. Pardonnemoi, je n'ai plus peur du colonel niainlenant, il peut venir quand il voudra, je suis sûr de toi, je suis heureux!
Il va pour sorllr.
AUBRAY LE 3IEDECIN.
KORVAL, le retenant par la main.
Ainsi, vous ne m'appellerez plus monsieur?
WILFRID
Non.
NORVAL.
Ni mjiord ?
WILFRID
Ohl non, ça me faisait trop de mal! Au revoir... mon ami.
NORVAL.
Oh! mieux que celai
WILFRID
Mon fils!
>ORVAL
A la bonne heure donc!... Au revoir, mon père!
Wilfrid PemLrasse f t sort.
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