ANGÈLE, JULIETTE, PAUL
ANGÈLE, entrant , tout émue. Ah! quel spectacle!... Ah! monsieur Paul... ah!
que vous avez eu tort de ne pas venir avec nous !...
JULIETTE. Ma pauvre tante est tout enthousiasmée.
PAUL. C'était donc de bien beaux criminels?...
ANGÈLE. Plus beaux qu'il n'est donné à la parole de l'exprimer... Les physionomies les mieux attaquées!... les traits les plus purs...
PAUL. Et puis on les conduit maintenant en calèche découverte... c'est bien le moins.
ANGÈLE. Ne plaisantez pas! on ne saurait avoir trop d'égards pour ces hommes qui n'ont d'autres torts que d'éire trop complets.
PAUL , riant. Certainement , car c'est l'excès de leur perfection même qui les a étés hors des bornes sociales.
ANGÈLE. Oh! vous ne passerez jamais tes bornes-là , vous ! . . .
JULIETTE, riant. Je l'espère bien!
PAUL. Et moi aussi!
ANGÈLE. Et dire que moi , Angèle Danville, j'ai passé quarante-huit années de
mon printemps sans les comprendre!...
Oui , monsieur Paul, la lumière ne m'est venue que depuis deux ans , et encore peu à peu!... Mon intelligence, emmaillotée dans les langes d'une éducation routinière, se refusa long-temps à admettre des hommes comme les Ferragus, les Antony, les Hernani ;mais api"ès avoir lu nos grands auteurs etleursgrands ouvrages, mon esprit a grandi lui-même... Bientôt je rencontrai ces pages sublimes où le barde des femmes de cinquante ans rend justice à ce bel âge... à cet âge où la beauté atteint toute son étendue... toute sa vaste étendue! Alors je fus subjuguée: une révolution se fit dans mes idées, je me nourris de nos auteurs modernes, je rêvai... je fis mieux... je crus à leurs types.
PAUL. Quoi! mademoiselle...
ANGÈLE. Oui , monsieur, oui , je crus à ces hommes d'exception ; je me dis : Pourquoi n'existeraient-ils pas , puisque j'existe bien , moi... moi qui partage leurs sentimensl... moi!... dont le cœur est sympathique au leur!
PAUL. A propos de sympathie, je dois vous faire savoir que madame votre sœur et M. Bonhomme sont arrivés...
JTILIILTTE. Grand Dieu!...
ANGÈLE. Imprudent!... Lui apprendre sans précaution
AKCÈLB, à Juliette.
AiR : Un jeune Grec.
Dieu ! tu pâlis...
JIJ.IETTE,
Qui ? moi !...
ANGÈLE
Ma pauvre enfant!
Prends ce flacon...