ANGÈLE, JULIETTE
ANGÈLE. Parle... Juliette... verse dans le sein d'une amie tes secrets de jeune
aile.
JULIETTE. Mais... je n'ai pas de secret, ma tante.
ANGÈLE. Tu en as,... tu dois en avoir... C'est comme cela dans tous nos drames , dans tous nos romans; ime jeune fille sans secret serait une anomalie dans la nature. Oui , Juliette, et puisque tu refuses de me confier ton secret , je te dirai que je l'ai deviné.
JULIETTE. Vous, ma tante?...
ANGÈLE. Tu aimes M. Paul de Saint- Méry, notre jeune voisin.
JULIETTE. Vous penseriez !...
ANGÈLE. Prends garde , mon enfant...
Ce jeune homme a toutes les qualités de la vie paisible... Il est à vingt-cinq ans avocat très -distingué... il a vingt mille francs de rente ; mais, est-ce bien l'homme qu'il te faut?., ne l'abuse pas... Est-ce l'être que tu as rêvé... l'être qui doit t'offrir un cœur assez tendre pour que toutes les aspérités de la vie y puissent fondre et disparaître ?. . Si réellement il y a identité dans vos âmes... ce n'est que lui que tu dois prendre pour l'autre partie de ton tout; mais si tu n'éprouves qu'un sentiment bénévole. . . et frivole. . . tu dois obéir aux volontés de tanière... Tuplem-eras un jour , Juliette ; le lendemain je te ferai lire Résignée , et tout sera dit ; voilà le monde... dans ce siècle de vérité.
JULIETTE. Eh bien ! ma tante , s'il faut vous dire la vérité... vous m'avez devinée.
ANGÈLE. Quand je te le disais !... C'est très-bien. . . cela devait être ! M. Paul s'était posé pour cela... A présent il ne manquerait plus au drame que ce fût pour moi que Paul eût de l'amour.
JULIETTE. Rassurez-vous, ma tante, c'est pour moi.
ANGÈLE. En es-tu bien sûre ?
JULIETTE. Il me l'a dit.
ANGÈLF.. Ce n'est pas une raison... mais pourquoi ne lu'avoir pas avertie?
JULIETTE. Je le voulais... j'allais tout vous dire... mais une brouille survint entre nous, et maintenant que ma colère est passée et que je me suis réconciliée avec M. Paul, je ne sais plus conunent faire.
ANGÈLE. Comment faire! tu le demandes! heureusement que je suis là , et que, si tu es une nièce faible, je suis une tante forte.
JULIETTE. I\Iais enfin, ma tanle...
ANGÈLE. Il faut refuser toute alliance avec un Félix Bonhomme.
JULIETTE. Résistera ma mère!...
ANGÈLE. Je sais bien qu'au premier coup d'œil on ne peut pas se dissimuler... mais au fond , c'est le parii le plus énergique et par cela même le plus généreux ! Oui, c'est noble! c'est excentrique I... Les drames et les romans nous le prouvent tous les jours... Votre mère traite votre n}ariage comme s'il s'agissait de la vente d'une livre de café... Sacrilège et profanation!... Le mariage... un lien tout de poésie... un drame qui se lie dans un bal. . . en diligence. . . dans une loge d'opéra , chez son dentiste, dans... un parc solitaire... partout enfin... et ne se dénoue qu'à la mort... ou à la police correctionnelle, si le nœud n'a point été cimenté par l'intelligence des sens, et mesuré sur notre organisation sociale.. Voilà, Juliette, voilà ce qui t'attend si ton faible cœur se refuse à la résistance.
JULIETTE. Mais à présent que j'ai consenti?...
ANGÈLE. Alors, comme je te le disais tout-à-l'heure , tu liras Résignée, c'est encore une position...