SCENE X
UIJOU, SATANOR, sous le costume d'un vieux bonze.
Inutiles regrets ! celte délicieuse demeure réunit tout ce qui peut plaire aux regards; mais ce n'est pas moins une prison, car Dahlia seule en possède les clefs..* et je ne puis sans elle ou sans son aveu... ah ! si Domingue était là!... lui si ingénieux, si adroit... il m'offrirait bien vite le moyen...
sATANOR, soulève utiB dalle de marbre; il paraît à
mi-corps, il est plié en deux et marche à l'aide
d'un bâton.
Pardon, jeune homme , d'avoir troublé ta solitude.
BtJOlI.
Tu m'as fait peur!
SATANOR.
Ce n'était pas mon intention.
BWOU.
Qui es-tu î
SATANOR.
Un vieux bonze qui viens de parcourir à pied tout le continent oriental.
BIJOU
Tu es bien heureux !... Mais comment es-tu entré dans ce palais où nul étranger ne pénètre?
SATANOR.
Je côtoyais lentement la terrasse du jardin, quand une porte basse , pratiquée dans la muraille, s'est offerte à ma vue; je suis entré dans un corridor souterrain et n'ai point tardé à me trouver sous ce pavé de marbre.
Sois le bien venu ! Quand on a voyagé, on a beaucoup vu, on en sait beaucoup aussi. J'ai besoin de conseils, ton âge et ton expérience pourront ffi'étre utiles.
SATANOR.
Parle, je suis prêt à te servir.
BIJOU
Je m'ennuie., que dois-je faire pour dissiper la mélancolie qui m'afflige?
SATANOR.
Voyager. A ton âge on a besoin de mouvement.
BIJOU
Certainement, le bruit, l'activité, voilà ce qui convient à la jeunesse.
SATANOR.
Sans doute!
BIJOU
Eh bien ! le croiras-tu? on veut me marier, et j'ai seize ans à peine.
SATANOR.
C'est trop tôt.
BIJOU
C'est ce que je médisais tout-à-l'heurc.
SATANOR.
Continue le plus long-temps possible à jouir des douceurs du bel âge... il est toujours temps de se donner des chaînes. Cette folie est la plus dangereuse et surtout la plus triste de toutes celles qui affligent l'humanité.
BIJOU
Je pense absolument comme toi... j'adore le plaisir sous quelque forme qu'il se présente, le jeu, les festins, la danse...
SATANOR, lui montrant une gourde.
Sans en excepter ce délicieux nectar...
BIJOU
Ce plaisir si vif, dit-on. Dahlia me le défend.
SATANOR.
Il paraît qu'elle exerce sur toi un empire bien absolu? Prends garde : la dignité de l'honinie ne lui permet pas de s'assujettir aux caprices d'un sexe qui lui est inférieur en tout.
BIJOU, fièrement.
J» n'en suis pas là.
SATANOR.
Cependant tu n'oses boire, parce qu'elle te l'a défendu.
BIJOU, piqué.
Je n'ose? donne I...
Il prend une coupe de cristal sous le berceau.
Air : f^erse , verse le vin de France. Nargue de la froide raison, Cette radoteuse m'ennuie.
Elle tient mon ame en prison ; Je lui préfère la folie I (Bis.) C'est à table qu'est le plaisir, Là le passe' n'est plus qu'un songe!
Le passe' ne peut revenir, Si le pre'sent n'est qu'un mensonge, Ah ! que l'ivresse le prolonge .' Non, le pre'sent n'est point un songe, C'est la porte de l'avenir.
// tend sa coupe et Icgèrcnent i^re encore.