LE JEUNE HOMME
On m'avait dit pourtant... J'attendrai.
(Il s'éloigne.) DfRAND.
C'est la première fois que Marignon n'est pas le premier à son poste.
DEUXIÈME GARÇON
11 faut qu'il hu soit arrivé quelque chose.
DURAND
Oui, certes; car depuis vingt ans que nous sommes employés tous les deux à la Banque, Jamais une plainte ne s'est élevée contre lui , jamais un reproche ne lui a été adressé , et je m'étonne souvent qu'il ne soit pas devenu brigadier comme moi. i
PREMIER GARÇON
11 a toujours eu du malheur.
DURAND
C'est vrai; depuis quelque temps, surtout, il a fait de grandes pertes d'argent, et au lieu d'avoir cette aisance dont nous jouissons presque tous , le pauvre Marignon est , je le crains, bien près de la misère.
PREMIER GARÇON
11 est vrai qu'il a eu tant de charges!.. D'abord, son fils Dominique quicommenceàpeineàgagner quelque chose, et dont l'apprentissage lui a tant coûté... Ensuite, M"* Marie, sa nièce, une bien jolie fille , ma foi !
DURAND
Mais aussi bien vertueuse , et par conséquent bien pauvre... Et notre confrère Joseph Duval, que vous ne comptez pas! Marignon a pris soin de lui depuis la mort du père Duval , c'està-dire depuis vingt ans, jusqu'au jour oîi il a fait obtenir à Joseph une place parmi nous. Oh! dans le temps , Marignon a rendu de fameux services au père Duval ! il l'a empêché d'être déshonoré ! Ce fut tout une histoire , à la Banque... Vous êtes trop jeunes, vous, pour avoir entendu parler de cela !
DEUXIÈME GARÇON
Ce que je sais , c'est que Joseph est un brave garçon , quoiqu'un peu fier peut-être , et surtout un peu trop triste. .
DURAND
Cette tristesse est causée par le souvenir des malheurs de sa famille !.. Mais Marignon, Marignon qui n'arrive pas !
PREMIER GARÇON
Tenez, voici sa nièce , M"' Marie.
DEUXIÈME GARÇON
Et elle est accompagnée d'un jeune drôle qui demeure dans sa maison, et qui" paraît tout fier de donner le bras à une aussi jolie fille.
SCKNE II.
Les MÊMES, MARIE, MOULINET.
(Marie et Moulinetvont droit au bureau de Marignon et s'arrêtent . étonnés de ne pas voir le garçon de recelte à sa place ordinaire; Moulinet entre en donnant le bras à Marie, avec des apparences un peu comiques du plus profond respect.) DURAND.
Vous veniez voir Mi.rignon, Mademoiselle?
MARIE
Oui , Monsieur; je voulais parler à mon oncle. Il a laissé, ce matin, sa femme assez souffrante , et il m'a prié de venir ici lui donner de ses nouvelles... Je m'étonne qu'il ne soit pas encore arrivé.
MOULINET
Mademoiselle et moi, nous nous étonnons qu'il ne soit pas encore...
DURAND
11 avait sans doute quelques billets à recevoir en route... il ne tardera pas,
Alors, je vais l'attendre.
MOULINET
Mademoiselle et moi , nous allons l'attendre.
DURAND
Est-ce que vous êtes déjà de la famille, jeune honniie '.'
MOULINET
Moi ?.. au contraire.
DURAND
Comment, au contraire?
MOULINET
Je le voudrais, que je ne le pourrais pas; et je le pourrais , que je ne le voudrais pas.
DURAND
Vous ne le voudriez pas?
MARIE, à Moulinet.
Que signifie. Monsieur?..
MOULINET
Minute! on demande à exhiber le ihotif... Pour faire partie de cette honorable famille , à laquelle je snis étranger , il faudrait nécessaireinenl que je m'y mariasse...
(Marie s'assied à l'écart.) DURAND.
Eh bien?
MOULINET
Eh bien! la branche féminine ne se compose, pour la moitié, que de la demoiselle Marie, ici présente, qui est déjà chérie de son cousin Dominique et de votre confrère Joseph Duval, qui veut l'épouser entièrement; donc, celle-là je le voudrais, que je ne le pourrais pas; l'autre personne de la famille, est la nommée M"" Marignon , atteinte d'une quArunte-Juavaine d'années, celle-là je le pourrais, que je ne le voudrais pas ; donc , aucun moyen de m'alller aux Marignon.
DURAND
Alors, vous êtes une connaissance, un ami?
MARIGNON.
Connaissance, jamais! ami, toujours!.. Je suis le nommé Moulinet Folichon , dit Belle- Boule , ainsi appelé à l'atelier , à cause de mon regard enchanteur, de mon nez séducteur et de <^ ma bouche... en cœur.
ca.
l'Ois, riant.
Ah ! ah ! ah î