‹ Magasin théâtralChapitre 1586 sur 1711 · LE CHATEAU DE YKIUXEI IL · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE YKIUXEI IL

ressemblance prenne la place du duc mort. Je veux, de ce jeune homme, faire un duc de Verneuil sans le bon vouloir du roi. Je veux vous donner, monsieur le marquis, un pupille qui ne refusera aucune signature ; je veux, en outre, qu'il me procure une honnête retraite pour aller expier mes vieux péchés, si toutefois le ciel m'accorde de longues années et la grâce d'un repentir sincère. Voilà, ce que je veux.

LE aiABQCIS.

Commeot! tu peux croire?

MONTALAIS

Rien n'est impossible à l'homme de génie; et j'en ai du génie, du génie d'intrigue, si vous voulez ; mais c'est le bon ! Écoutez-moi, monsieur le marquis, et rappelez vos souvenirs. Il y a six semaines, j'ai fait un voyage à Paris; j'étais chargé par vous de remettre une lettre à M. d'Orbesson, dont l'hôtel est situé place Royale. Au moment d'entrer, j'aperçus un jeune homme assis sur un banc placé en face de l'hôtel d'Orbesson. Sa ressemblance extraordinaire avec votre pupille me frappa. En sortant je le retrouvai sur le même banc, et toujours les yeux fixés sur les fenêtres de l'hôtel. Je m'approchai, m'assis près de lui, et nous échangeâmes quelques paroles. J'appris qu'il n'avait jamais connu son père, que depuis trois ans il avait quitté sa mère, et qu'il était entré élève peintre dans un atelier, rue des Tournelles n" 17. Dans le temps je vous ai parlé, je crois, de celte rencontre et de l'étonnement que m'avait causé la ressemblance de ce jeune homme avec le duc.

LE MARQL'IS.

En effet, je me rappelle...

MONTALAIS

Quant à moi, monsieur le marquis, elle ne m'était pas sortie de la tête; aussi, lorsqu'il y a trois jours votre médecin vous déclara que l'état du duc empirait sensiblement, je prévis la catastrophe qui vient de vous frapper ou plutôt de nous frapper, car entre vous et moi tout est commun... nous sommes deux vrais amis.

LEMARQDIS, clioqué.

Monsieur l'intendant, vous oubliez...

MONTALAIS, froidement.

En effet, j'oublie que du jour oii j'ai découvert et favorisé les malversations du marquis de Rosebois au préjudice de son pupille, le marquis et moi nous sommes devenus mieux que des amis, nous sommes devenus deux complices.

LE MARQUIS, à part.

C'est vrai! {Haut.) Enfin ce jeune homme?

MONTALAIS

Eh bien ! j'avais calculé d'avance tout le parti que nous pourrions tirer de sa ressemblance avec 7iotre pupille : aussi en partant pour Paris n'avais-je qu'une crainte, celle de ne pas retrouver

mon inconnu Mais, ô bonheur! à la place

Royale je l'aperçus sur le même banc et toujours en contemplation devant les fenêtres du conseiller; je l'abordai; il me reconnut. La conversation

devint plus intime. Je vis que ce jeune homme avait des idées de grandeur et d'ambition qui décelaient une âme forte ; que l'ignorance dans laquelle on l'avait laissé du nom de son père avait fait naître en lui l'espoir d'être un jour reconnu par un père puissant et riche. Je démêlai biea vite qu'il avait reçu une éducation au-dessus de la classe à laquelle il semblait appartenir. Il sait plus de latin que vous et moi , plus même que le précepteur du duc... Je ne parle pas du duc, qui n'en savait pas un mot. Adroitement je lui laissai penser que je n'étais pas venu le trouver sans motif, et je lui fixai une heure pour le lendemain. Il fut exact au rendez-vous. Hardiment je lui dis que je connaissais le mystère de sa naissance, mais que ce mystère était tel qu'il devait se soumettre à tout ce qu'on exigerait de lui. Jugez de l'effet de ces paroles sur l'imagination d'un jeune homme qui rêve honneurs et richesses et qui est amoureux, car j'avais oublié de vous dire qu'il est amoureux fou.

LE MARQUIS

Que nous fait l'amour de ce jeune homme?

MONTALAIS

Cela nous fait, monsieur le marquis, qu'avec l'amour on mène un homme où l'on veut. Tenez, moi qui vous parle, je n'ai aimé qu'une fois dans ma vie... eh bien! foi de Montalais, pour obtenir ma Joséphine, j'aurais été au bout du monde! Ah! par exemple, une fois arrivé au but, mon ardeur s'est bien vite calmée... puis est venue la satiété, et un beau jour je me suis sauvé... sans trop m'inquiéter de savoir si je ne laissais pas derrière moi quelque chose de plus qu'une maîtresse. Mais mon jeune homme n'en est encore qu'à la première période... période d'amour aveugle, d'enthousiasme, d'exaltation. ..Il nous suivra partout les yeux fermés.

Saurait-il déjà ce que tu attends de lui?

MONTALAIS

Pas précisément; il fallait d'abord le décider à me suivre: je l'emmène dans un endroit écarté... ma voiture était là, et au milieu des nouveaux rêves de bonheur, de fortune et d'amour, que font I naître dans sa cervelle de dix-huit ans mes espérances mystérieuses, un bon souper et quelques verres de Champagne mêlés d'un narcotique habilement préparé, je parviens, sans éveiller l'attention de personne, à le conduire jusque dans cette chambre secrète.

LE MARQUIS

Et maintenant?...

MONTALAIS

Maintenant le moment est venu de lui dérouler ce quej'apj>elle le mystère de sa naissance; et pour cela, j'ai bâiidansma tête le plan d'un roman si bien arrangé, que mon duc de la place Royale se croira, sans le moindre scrupule, le duc de Verneuil.

LE MARQUIS

Mais ton projet me paraît d'une hardiesse....*

MONTAIAIS.

Tant mieux !

LE MARQUIS

Admettons que tu puisses déterminer ce jeune homme à accepter le rôle que tu veux lui confier, crois-tu qu'il ne se trahisse pas dans ses paroles ou dans ses actions, et qu'il puisse complètement oublier ce qu'il a été, ce qu'il a fait?

MONTALAIS

Se trahir 1 il a trop d'esprit, d'adresse et d'amour... Se rappeler ce qu'il a été? Eh! monsieur le marquis le mannnt qu'un gros héritage envoie à la ville se rappelle-t-il qu'il a labouré le champ d'un autre? La grisette qui saute d'une mansarde dans un brillant équipage se rappelle -t- elle qu'elle raccommodait le linge d'un pauvre étudiant? Le gros banquier ne se souvient jamais qu'il allait toucher jiour un patron les billets qu'il fait aujourd'hui recevoir pour enfler son portefeuille; et le fermier général, assis à une table splendide, n'a jamais pensé qu'il avait, dix ans de sa vie, pris un modeste repas dans un restauranlencoreplus modeste. Rassurez-vous donc; je gage qu'avant quinze jours le duc de Verneuil de ma façon tirerait l'épée contre celui qui voudrait lui renier son illustre naissance.

LE MARQUIS

Mais comment peux-tu croire que dans ce château personne ne s'aperçoive...?

MONTALAIS

"Vous-même, le premier, vous n'eussiez rien vu... Mais récapitulons, s'il vous plaît, les chances pour ou contre. Vous dites que dans ce château on pourra s'apercevoir... qui? Le jeune duc est malade depuis plus d'un mois .. deux seules personnes de confiance l'approchent ; mais la maladie a changé le duc ; son rétablissement doit le changer encore davantage. Son précepteur est parti; et les autres gens du château, qui ne l'ont pas vu depuis long-temps, l'accepteront comme une vieille connaissance. Craignez-vous les voisins? Il en vient si peu ici! et d'ailleurs, je lui ferai si bien sa leçon, je lui donnerai tant de renseignemens sur eux, sur leurs familles et leurs petites intrigues! Enfin, je le mettrai si parfaitement au courant des années de son enfance, que je veux perdre mon nom... ce qui ne serait pas grand' chose, si le père du duc, revenant à la vie, n'embrassait pas noire nouveau Léon comme son propre fils.

LE MARQUIS

Mais tu ignores que mon pupille vient de rendre le dernier soupir en présence de Louise et de plusieurs de mes gens, et que cet événement fatal doit être déjà répandu dans tout le château ?

MONTALAIS

Eh bien ! nous allons répandre le bruit contraire... Le duc a eu une crise violente suivie d'un long évanouissement ayant toutes les apparences de la mort, et c'est précisément cette crise qui l'a sauvé.

LE MARQUIS

Et que faire de ce pauvre Léon que la mort a réellement frappé?

MONTAIAIS.

Ne m'avez-vous pas dit que le mystère avait présidé à sa naissance?

LE MARQUIS

Oui, c'est dans cette chambre qu'il a reçu le jour... Son père, qui n'était alors que marquis de Verneuil, avait contracté une union secrète avec une jeune personne noble, mais sans fortune. Ce château servait d'asile à la jeune épouse; et comme le vieux duc , dans ses parties de chasse , venait so uvent y passer des semaines entières, le marquis fit réparer cet appartement secret, ainsi que le souterrain qui a son entrée dans le parc. On dit que cette construction mystérieuse date du temps de la ligue. Ce fut pendant un séjour que le duc fit ici que la jeune marquise, soustraite à ses regards, et cachée dans cette partie de bâtiment inconnue à tout le monde, donna le jour à Léon. Le vieux duc mourut, et alors le marquis, devenu l'héritier des titres et des biens de son père, déclara son union et fit connaître Léon pour son fils. C'est lui-même qui me confia ce que je viens de te dire et qui me révéla l'existence de cet appartement secret.

MONTALAIS

O bizarre destinée ! la même chambre qui a vu naître mystérieusement Léon va encore recevoir mystérieusement sa dépouille mortelle; et c'est de là, lorsque la nuit sera plus avancée, que le jeune duc de Verneuil ira, dans un des caveaux qui longent le souterrain, reposer tranquillement... et bien obscurément dans le château de ses pères.

LE MARQUIS

Quoi!... tu oseras?

MONTALAIS

Nous avons maintenant deux ducs : est-ce le mort ou le vivant que vous voulez garder?

LE MARQUIS

Mais...

MONTALAIS

Mais j'aurai du courage pour vous et pour moi. {On entend un gémissement partant de la chambre secrète.) Silence!... le breuvage cesse d'agir... Le nouveau duc va se réveiller. Laissez-moi seul avec lui... Je vais achever mon ouvrage. ( Montrant la chambre où est Léon. ) Retirez-vous dans cet appartement, et veillez à ce que personne ne puisse venir ici.

Moi ! rester près du lit de mort de mon pupille? Ah 1 grand Dieu 1

MONTALAIS

Monsieur le marquis, je ne puis être partout. Répondez-moi du duc mort; moi, je vous réponds du duc vivant Il s'éveille... sortez

vite.

Le Marquis se relire »1ans l'appartement du Duc.

LE CHATEAL DE VERNELIL.

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