ADRIEN , MONTALAIS
ADRIEN , arivant dans le salon comme un homme toujours sous l'influence du sommeil.
Lucie! je suis noble, je suis riche; je puis maintenant prétendre à ta main. Ah 1 dis-moi que tu m'aimes, que tu m'as aimé quand je n'étais qu'Adrien.
MONTALAIS, à part.
Très-bien !... A peine éveillé, le voilà dans son rôle.
ADRIEN
Mes yeux se rouvrent... ce pesant sommeil qui m'accablait se dissipe ; mes rêves de bonheur disparaissent... mes idées reviennent. (Regardant autour de lui. ) Mais, grand Dieu! où suis-je donc?
Dans votre château, monseigneur.
ADRIEN, étonné.
Dans mon château?
MONTALAIS
Oui, monsieur le duc.
ADRIEN
Je suis duc et j'ai un château... moi! moi!... je suis duc... je possède un château I
MONTALAIS
Pourquoi pas?
ADRIEN
Je ne sais si je dors encore î... mais non, je suis bien éveillé, ce n'est pas un rêve comme ceux qui tout-à-l'heure agitaient mes esprits... Oui, je me rappelle tout maintenant... Je te reconnais, toi... Tu es l'homme qui est venu me trouver sur le banc de pierre de la place Royale. Tu es l'homme dont les paroles mystérieuses ont fait germer dans mon âme des idées de grandeur. Tu es l'homme qui, hier au soir, m'a entraîné.
MONTALAIS
Oui, c'est moi.
ADRIEN
Est-ce pour te jouer d'un pauvre jenne homme à l'imagination vive et ardente, au cœur dévoré par l'amour, que tu m'as amené ici?
MONTALAIS
Je vous ai amené ici pour vous donner une famille, le titre de duc, une grande fortune, et la main de la femme que vous aimez.
ADRIEN
Grand Dieu! dis-tu vrai?... Mais c'est impossible... N'est-ce pas que je rêve encore?
MONTALAIS
Rêvez donc toujours, monsieur le duc, si cela vous plaît; rêvez tant que vous voudrez, car vous n'avez pas à craindre le réveil.
ADRIEN
Quoi! tu voudrais...
MONTALAIS
Moi, je ne veux rien; c'est à vous de vouloir... tout dépend de vous.
ADRIEN
De moi I
MONTALAIS
Tenez, monsieur le duc...
ADRIEN
Toujours duc !
MONTALAIS, approchant deux fauteuils.
Prenons chacun un fauteuil... (Ils s'asseyent.) Maintenant, rassemblez toutes vos idées; rappelez-vous ce qui s'est passé entre nous, et écoutezmoi avec la plus grande attention.
J'écoute.
MONTALAIS
Vous devez concevoir que ce n'est pas sans de grands motifs que je vous ai abordé sur la place Royale; que je me suis adroitement ménagé quelques entretiens avez vous, et que j'ai su vous faire trouver à votre réveil dans le château où vous avez reçu le jour...
ADRIEN
C'est ici que je suis né î
MONTALAIS
Veuillez me prêter la plus grande attention... J'avais reçu l'ordre de Vous chercher...
ADRIEN
Me chercher, moi, pauvre jeune homme, qui n'ai jamais connu mon père; moi, qui depuis trois ans vivais seul à Paris, abandonné... car il y a trois ans que j'ai quitté ma mère, dont un sentiment plus fort que moi rejetait les caresses et les conseils ; ma mère, qui voulait me donner un état qui enchaînait mes idées de fortune et d'indépendance, et qui détruisait mon avenir... Et c'est moi que l'on faisait chercher... Mais, qui donc, monsieur, pouvait penser au malheureux Adrien?
MONTALAIS
Votre tuteur.
ADRIEN
Mon tuteur?
MONTALAIS
C'est par ses ordres que j'ai agi... Maintenant, je viens à la coupable intrigue qui vous a privé si long-temps de votre état, [A pan.) Me voici à mon roman; je défie à cette jeune tête exaltée d'avoir l'idée de le mettre en doute. {Haut.) Le feu duc de Vcrneuil eut deux fils le même jour , l'un d'une maîtresse adorée, l'autre d'une femme que son père lui avait ordonné d'épouser. Il eut la coupable idée de vouloir que le fils de l'amour héritât de son nom, de ses titres et de son immense fortune. Un échange eut lieu : le fils de la maîtresse entra au château, et le fils de la duchesse en sortit pour être coiifié aux soins d'une femme mercenaire. Peu de temps après le duc mourut, laissant la tutelle deson héritier au marquis de Rosebois. Il y a trois mois, le marquis trouva dans un tiroir secret d'un meuble ayant
appartenu au feu duc un papier écrit de sa main dans un moment, sans doute, où il éprouvait des remords davoirabandonné son fils légitime. Dans ce papier, le duc avouait la substitution qui avait eu lieu entre ses deux enfans. Quel était le devoir du marquis? de chercher à approfondir cet inconcevable mystère, et surtout de prendre tous les moyens pour ne point déshonorer la mémoire de l'homme qui lui avait donné unegrande marque de confiance en le désignant pour tuteur de son fils. Il me chargea de faire des recherches pour découvrir l'enfant si injustement dépouillé. Je désespérais d'y réussir, lorsque le hasard me fit vous rencontrer à la place Royale. Votre extrême ressemblance avec votre frère me frappa. Vous n'aviez jamais connu votre père; une femme vous avait élevé et se disait votre mère; mais la nature s'était toujours refusée à ce que vous lui donnassiez ce nom. Votre air, votre ton, vos idées nobles et généreuses, tout décelait en vous une naissance illustre. Point de doute, j'avais trouvé l'objet de mes recherches. Je partis pour venir instruire le marquis de Rosebois du résultat de mes démarches, mais non sans avoir pris les renseignemens nécessaires pour vous rejoindre lorsqu'il en serait temps. A mon arrivée, je trouvai votre frère atteint d'une maladie grave qui, en peu de jours, ne laissa plus d'espoir. Nous conçûmes alors, le marquis et moi, un plan qui vous remettait, vous, fils légitime, à votre place, sans déshonorer la mémoire de votre père, et en évitant le scandale d'un procès fort incertain, que l'héritière de la maison de Verneuil aurait fait indubitablement. Il fallait vous amener secrètement ici ; c'est ce que j'ai fait... Maintenant, c'est de vous que dépend de reprendre votre nom, vos titres, et votre fortune.
ADRIEN
Je reste confondu.,, tout ce que je viens d'apprendre me cause une surprise. .. Je serais né duc de Verneuil, etj'auraisétébannipar mon père!... Grand Dieu! est-il possible?... Ah! réponds, réponds-moi; j'ai besoin de lel'entrtidre répéter: tout ce que tu viens de médire est-il vrai?
MONTALAIS
Quel intérêt aurais-je à mentir? Est-ce votre tuteur, ou bien moi, qui pouvons prendre votre titre et votre fortune?... Que voulons-nous? acquitter une dette sacrée ; car l'écrit de votre père prouve que sa volonté était de reconnaître un jour ses torts envers vous. Nous le voulons sans bruit, sans scandale, sans procès surtout. Vous voyez donc bien que je n'ai aucun motif pour vous débiter une fable.
ADRIEN
11 est vrai ; mais, hélas 1 que mereste-t-il à faire, et par quels moyens...?
Depuis une heure seulement votre frère n'est plus.
ADaiEN.
Mon frère n'est plus!
UONXALAIS.
Sa mort n'est connue que de votre tuteur eide moi. Votre ressemblance avec lui trompera tous les yeux; et en vous laissant guider par mes conseils et par mes avis, personne ne pourra rien soupçonner... Vous allez à l'instant prendre la place de votre frère.
ADRIEN, avec agitation.
Moi, prendre la place d'un frère qui vient d'expirer!... oh! ce serait trop horrible !
MONTALAIS
Il le faut cependant... le temps presse... décidez-vous.
ADRIEN
Non, non !
MONTALAIS
Songez que vous renoncez pour toujours à la main de celle que vous adorez.
ADRIEN
Lucie serait perdue pour moi... Le conseiller d'Orbesson...
HONXALAIS, l'interrompant vivement.
Eh! quoi!... votre Lucie est la fille de M. d'Orbesson?
Tu la connais?
MONTALAIS
C'est votre cousine.
ADRIEN
Lucie, ma cousine! c'est à ma cousine que j'ai sauvé la vie?
MONTALAIS
Vous lui avez sauvé la vie?
ADRIEN
Le 31 mai dernier , lors du mariage du dauphin, dans cette soirée, qui devait être un jour de fête, et qui ne fut qu'une nuit de deuil pour Paris, j'eus le bonheur d'arracher Lucie à une mort affreuse; son père, qui n'était pas alors à Paris, m'envoya de l'or pour s'acquitter, disait-il, envers moi; mais je refusai, et ne voulus que cette bague que portait Lucie, et qui ne me quittera jamais.
MONTALAIS
Admirez, monsieur le duc , la marche secrète de la Providence, qui veut que vous soyez le libérateur de votre cousine... Et vous hésiteriez encore 1
ADRIEN
Ah! Lucie! Lucie! c'est pour toi seule!
MONTALAIS
Très-bien... {Allant ouvrir la porte d'un cabinet à gauche.) Veuillez entrer ici; dans quelques instans nous viendrons vous chercher, et vous ferez tout ce que je vous prescrirai.
ADRIEN
Il le faut... je m'abandonne à toi.
Il entre dans le cabinet.
LE CHATEAU DE YERNEUIL
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