SCENE XI
DELMAR, M-ne VERDIER.
Ils rentrent en scène par la petite porte prallque'e dans l'angle de la grille.
DELMAR *
Arrêtez, madame... au nom du ciel, répondez-
5ime VERDIER.
Ehl que voulez-vous que je vous dise, monsieur? Que pourrais-je ajouter à ce que vous savez déjà? A l'aspect de ce malheureux, il m'a semblé d'abord retrouver l'enfant que je cherche, et je n"ai pu retenir mes larmes-.. Puis, remise d'une première émotion, je l'ai considéré plus attentivement, et j'ai acquis la presque certitude que ce n'est pas lui !
DELMAR
C'est alors qu'a brillé dans vos yeux un éclair
de joie ; mais tout-à-coup j'ai vu votre visage
s'assombrir, et puis vous avez laissé échapper d'é-
ranges paroles : « Justice de Dieu, avez-vous dit,
si c'était l'autre.. . Si c'était Adrien ! »
^me VERDIER, très-troublêe.
J'ai dit cela? Oui... j'ai dû le dire... Comprenez-vous en effet, monsieur,., si c'était l'autre... Oh ! la ressemblance était si grande t DELMAR , très-surpris.
Encore une fois, madame, permettez-moi de vous demander l'explication de vos paroles : toutà-l'heure quand je vous ai rencontrée ici, quand j'ai offert de vous servir de guide, javais cru voir chez vous les angoisses et l'anxiété d'une mère... J'espérais les dissiper en vous prouvant que la victime du Bourget n'est pas l'enfant que vous cherchez depuis trois ans; vous venez, vous reconnaissez qu'en effet ce n'est pas lui... mais quel ne doit pas être mon étonnement de voir qu'au lieu de rendre le calme à votre âme, je n'ai fait au contraire que remplacer un semblant d'inquiétude, une douleur passagère, par un désespoir réel, par une terreur que je n'ose comprendre... de voir en un mot, il faut bien vous le dire, que vous paraissez regretter de n'avoir pas reconnu l'enfant que vous cherchez dans l'infortuné qu'a frappé le fer d'un assassin !
*Mn>« Verdier.Dclrnai.
jjme VERDIER *.
Eh bien! monsieur... eh bien! oui... vous dites vrai!... et les reproches que vous m'adressez, si cruels qu'ils puissent t-ire, je les accepte, car je les ai mérités !
DELMAR
Quoi! madame...
jjme VERDIER.
Je les ai mérités, monsieur!... c'est le juste châtiment d'un crime que j'ai commis, et que j'expie en ce moment d'une façon bien cruelle.
DELMAR
Un crime .. vous !
jime VERDIER.
Oui, un crime qui prit sa source dans mon amour maternel, dans cet amour dont vous croyez mon cœur incapable .. C'est un fatal secret que je veux vous dire et qui serait mort avec moi, si je ne sentais le besoin de soulager ma conscience, et de vous expliquer ce que peuvent avoir d'étrange mes actions ainsi que mes paroles... Puisse l'aveu que je vais vou."? faire trouver grâce devant vous!
DELMAR
Ohl parlez, parlez!
j,..,e VERDIER.
Joséphine Verdier est mon nom, Paris la ville qui m'a vue naître; mes parens étaient pauvres; ils ne vivaient que du travail de mes mains. Heureuse dans ma médiocrité, sans désirs comme sans ambition, je passais des jours paisibles au sein de ma famille, lorsque mon malheur me fit rencontrer un homme à l'extérieur aimable, aux paroles flatteuses, mais au cœur lâche et corrompu ; il m'aima... ou du moins il mêle dit En promettant de devenir mon époux, il parvint à m'inspirer l'amour qu'il feignait d'éprouver... Que vous dirai-je î j'étais jeune, crédule, je succombai aux pièges tendus à mon inexpérience... Un instant j'avais rêvé le bonheur, le réveil fut terrible!... mon lâche séducteur m'abandonna... et j'allais devenir mère !
DELMAR
Oh! le misérable!
5,me VERDIER.
Mes parens ne purent survivre à ma honte. Je restai seule au monde avec mon fils, dont je ne voulus point me séparer. Mon Adrien voyait à peine le jour depuisquelques semaines, lorsqu'un soir, un brillant équipage s'arrêta devant la modeste maison que j'habitais dans le quartier de la Cité: un jeune homme en descendit, se présenta chez moi, et m'adressa ces mots dont ma mémoire conserve encore le souvenir. « Mademoiselle, une personne mariée secrètement à uu homme puissant et riche, mais qui a de fortes raisons pour tenir caché son mariage, vient de mettre au monde un fils qu'elle veut voir élever sous ses yeux. Vous êtes mère, consentez à me suivre, à vous soumettre à tout ce que j'exigerai de vous, et de l'or, beaucoup d'or, sera le prix de vos soins autant que de votre obéissance. »
' Uelniar, M"<' Verdier.
'li
UKLMAR.
Vous acceptâtes?
mme VERDIER.
J'étais pauvre, souffrante et sans travail; je consentis à tout. Mes préparatifs furent bientôt terminés; je suivis l'inconnu, dont le ton et les manières ne pouvaient m'inspirer ni crainte ni défiance... Nous partîmes: la voilure roula toute la nuit; mais l'obscurité ne me permit pas de distinguer la route, que nous parcourions d'ailleurs avec la rapidité de l'éclair. Lorsque le jour commença à paraître, le jeune seigneur, car je ne pus douter qu'il ne fût noble, me pria de consentir à me laisser couvrir les yeux ; je n'opposai aucune résistance... Enfin, après avoir voyagé encore pendant plusieurs heures dans une forêt, à en juger par la difficulté de notre marche, la voiture s'arrêta. On m'aida à descendre; puis, après avoir fait quelques pas, je sentis au froid glacial qui me saisit par tout le corps, que nous pénétrions dans un passage souterrain. Nous montâmes ensuite un escalier étroit, et au bout de quelques secondes, lorsque mes yeux furent rendus à la lumière, je me trouvai dans une chambre secrète d'un vaste château; cette chambre avait deux issues cachées, l'une communiquant à un riche salon, l'autre ouvrant sur le passage souterrain par lequel j'étais entrée dans le château.
DELMAR
Après, après?
M™e VERDIER.
Je ne tardai pas à m'assurer que le seigneur qui m'avait amenée en était le propriétaire, et que l'enfant confié à mes soins était le sien. Il ne se passait pas de jour que sa jeune épouse ne vînt me visiter; elle me comblait de caresses et d'égards... A la liberté près, on ne me laissait point de vœux à former... Comment payai-je tant de bonté? par la plus noire ingratitude!... Jusqu'à mon départ de Paris, je n'avais été que malheureuse... Bientôt, hélas! je devins coupable 1... Par une bizarrerie de la nature, qui n'est cependant pas sans exemple, cet enfant avait une ressemblance si parfaite avec le mien, que souvent moi-même je faillis m'y laisser prendre. Fatale ressemblance 1 que de fois ne t'ai-je point maudite! tu me suggéras une pensée criminelle à laquelle je n'eus ni le courage, ni la force de résister, et dontle souvenir est pour moi une source inépuisable de remords.
DELMAR
Ciel! O malheureuse! je crains de vous comprendre... Auriez-vous donc osé substituer votre enfant à celui pour lequel on vous avait appelée ?
j|me VERDIER.
C'est là mon crime... Rien ne put me détourner d'un projet que m'avait inspiré mon amour matériel; car pour moi, pauvre fille déshonorée, sans ressource aucune, l'amour maternel, c'était d'assurer un avenir brillant à mon fils; il n'avait pas de nom, je lui en donnai un ; il ne possédait rien, je lui fis une fortune... Insensée que j'étais!
je ne prévoyais pas qu'en assurant son bonheur j'allais me séparer de lui pour toujours et me préparer des regrets 'éternels! Je pensais au contraire que jamais il ne serait entièrement perdu pour moi... Quelques précautions que l'on prenne, me disais-je, de quelque mystère que l'on s'entoure, je découvrirai tôt ou tard le nom de cette puissante famille, je retrouverai ce château... et alors qu'il me sera doux de retrouver aussi mon Adrien, de le revoir riche, brillant et heureux; de le suivre de loin, en silence, dans cette existence de bonheur que je lui aurai faite, moi sa mère, qui n'avais rien à lui donner que mon amour... Qu'il me sera doux de songer que s'il m'est défendu de l'embrasser et de lui donner le nom de fils, du moins, en le voyant passer riche et heureux, je puis me dire : Cette fortune, c'est à moi qu'il la doit; ce bonheur-là, c'est mon ouvrage !
DELMAR
Et vous n'avez pas même vu se réaliser ces espérances criminelles qu'avait rêvées votre folle ambition?
Jime VERDIER.
Hélas ! monsieur, j'aurais voulu me repentir qu'on ne m'en aurait pas même laissé le temps, car on m'emmena brusquement du château, en se servant des mêmes moyens dont on avai' Tait usage pour m'y conduire.
DELMAR
Mais le nom du château, le nom du jeune seigneur?