SCENE VL
MARIE, puis ANDRÉ et MATHIEU LOU- CHARD.
MARIE
Il a refusé de m'entendre: et pourtant je vois trop, je comprends trop bien maintenant que ce» homme, cet ennemi de Pierre a dit la vérité; je vois qu'il a deviné ce qui se passait dans mon an>e, ce dont je voulais douter encore... Mon Dieu, mon Dieu, il n'y a plus que toi maintenant qui puisse me sauver de moi-même.
ANDRÉ, rentrant avec Mathieu Louchard.
I J'ai laissé Pierre avec M^^e Geneviève; il était
I transporté de joie, ainsi je ne doute pas. ah ! ,'-
i voilà! Eh bien! mademoiselle?
[ MATHIEU, à Marie.
j II a consenti?
I MARIE
j II a refusé.
[ MATHIEU
I Refusé!
I MARIE
Oh ! il était bien ému, et son courage était près
MAGASm THEATRAL
de faiblir, mais il s'est rappelé un serment qu'il avait fait autrefois à mon père... alors il m'a fait ses adieux eu pleurant. Il ne veut pas me rovoir avant son départ.
MATHIEU
Il a pleuré ! c'est qu'il aurait été heureux, bien heureux de vous avoir près de lui.
MAUIE.
Sans doute.
MATHIEU
Il comprend les dangers que vous courez ici... et ce serment le retient seul... tandis que si, une fois en mer, il vous trouvait à bord...
ANDRÉ
Oh! fameux! bien trouvé, Louchard; comme c'est arrivé il y a dix-huit mois au capitaine Giraud : à deux journées du port... qu'est-ce qui sort d'une satanée cabine? mame son épouse.
MATHIEU
Oui, pour échapper aux persécutions d'un amant, elle s'était embarquée secrètement, afin de rester toujours auprès de son mari.
ANDKÉ.
Comme vous auprès de Pierre.
MATHIEU
Le mari s'emporta d'abord, puis il s'adoucit et linit par remercier sa femme.
A>DRÉ.
Toujours comme ferait Pierre.
MATHIEU
Mais le courage vous manquerait peut-être,
MARIE
Le courage!
ANDRÉ
Ah! dame, il en faudrait.
MATHIEU
Ou bien votre amour pour le lieutenant vous enchaînera ici.
MARIE
Mon amour ! Ah! si je croyais en effet que ce projet pût s'accomplir..
ANDÎIÉ.
Acceptez-vous ? Eh bien! je nie charge de l'affaire.
MATHIEU
Toi! à merveille; il faudrait...
ANDRÉ
Rien du tout; c'est moi qui avais emmené à bord la femme du capitaine Giraud , je connais les moyens.
MARIE
Seulement que j'écrive quelques lignes à la bonne Geneviève, à ma mère... qu'elle ne m'accuse pas d'ingratitude.
Mathieu lui odVe une plume et du papier; elle s'assied et écrit avec beaucoup d'agitation.
MATHIEU
ïe me charge de la lettre; maintenant partez avec André, il vous portera à bord tout ce qui vous sera nécessaire.
AiNDRÉ.
Et Je saurai bien, aussi long-temps qu'il le fau-
dra, vous dérober aux regards de tout l'équîpage. Allons, en route; dans un instant il serait trop tard
MARIE
Oui, partons... C'est une enfant qui va se mettre sous la protection de son père.
KUeserl avec iVnJic' parla uauclie.
SCEINE Vil.
MATHIEU, seul.
Partez, partez, et que ma bonne étoile vous conduise ! Pars, jeune imprudente! sous la garde d'un vieillard mille fois plus imprudent que toimême. Ah! ah! pauvres sots que les honnêtes gens ! en vérité, il y a trop peu de mérite à se jouer d'eux... Oui, c'est bien pour le lieutenant de la Méduse que cette jeune lille est conduite a bord; mais ils ne savent pas que bientôt, tout-à-l'heure, ce lieutenant, ce sera moi... oui, moi, on me l'a promis; moi, qui plus adroit et plus souple que tant d'autres, ai su me ployer aux exigences d'un nouveau règne et d'une nouvelle bannière... moi qui ai su profiter habilement des fautes de mon ennemi, des paroles séditieuses proférées par les siens et par lui le jour où l'on fêtait le bâtiment. Mon brave ennemi Pierre, ce jour-là vous avez occupé une place que j'avais désirée, moi... aujourd'hui, à moi cette place et votre fiancée... Ainsi je marche au travers de tout ce monde qui ne demanderait pas mieux que de s'aimer et de s'entendre... je marche avec bonheur, moi qui les déleste tous, et je les mets en guerre les uns contre les autres, officiers et soldats, bonapartistes et royalistes, profitant de tout, arrivant par le malheur et les querelles de tous a mon but et à ma fortune. 4h! déjà les matelots et les soldats de marine... Allons, c'est l'expédition qui se prépare, c'est mon grade qui m'arrive.
A l'extériaur, on voit sur les bords du fleuve des mulelols et des soldats de marine.