ANATOLE, LÉONOR
Me voilà seule!
ANATOLE, à part.
Ne nous montrons pas encore.
LÉONOR
Pourquoila supérieure a-t-elle été si sévère?... J'aurais eu du plaisir à passer une heure avec mes amies, mes compagnes... c'eût été une distraction, un besoin... Oui, je ne sais, mais j'ai des idées tristes ; il me semble qu'un grand malheur pèse sur moi.
Elle va s'asseoir du côté de la fenêtre de gauclie et de manière à ne pouvoir apercevoir Anatole.
ANATOLE , à part.
Que d'attraits, que de charmes dans toute sa personne 1
LÉONOR
C'est qu'aussi la témérité de ce Français m'inquiète et me cause de vives alarmes ; qui sait ce qu'il peut encore oser...
ANATOLE, à part.
Allons! et un peu de courage.
Il s'approche doucement.
LÉONOR
Anatole! Anatole!
ANATOLE , à part, s' arrêtant.
Qu'entends-je?
LÉONOR
Ah! j'avais conçu de vous une toute autre opinion.
ANATOLE, à part.
Que dit-elle?
LÉONOR
Mais pourtant j'ai peine à croire qu'il ait tramé ina perte, mon déshonneur. Oh! non, c'est impossible; et puis son trouble, son embarras, sa confusion quand je l'ai menacé de ma colère, tout me dit que sa démarche n'était pas coupable. U venait pour me donner du courage j peut-être aussi pour me faire l'aveu de son amour.
ANATOLE, à part.
J'ai peine à me contenir.
LÉONOR
Ah! s'il m'aimait comme je l'aime 1
ANATOLE
Léonor! chère Léonor!
LÉONOR, se levant.
Ahî*
* Le'onor, Anatole. ;
L'ELEVE DE SAINT-CYR
ANATOLE
Silence !
LÉONOn.
Vousl encore vous!
Je n'ai pas quitté ces lieux; et j'ai bien fait : car j'ai appris que vous m'aimiez.
LÉONOR
Eh quoi ?
4NAT0LE
J'étais là; j'ai tout enteudu. 0 bonheur! et moi qui croyais que je vous aimais seul et sans espoir. Oui, je vous aime, Léoiior, je vous aime de toutes les forces de mon amc.
LÉONOR
Anatole !
ANATOLE
Mon sang, mon existence, tout est à toi! mais tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes, car tu l'as dit tout à l'heure. 0 mon Dieu! mon Dieu! je suis aimé, aimé de LéonorI L'avoir entendu de sa bouche, sentir sa main trembler dans la mienne! oh! je suis le plus heureux des hommes!
LÉONOR
Hélas! pourquoi faut-il que nous ne puissions jamais être l'un à l'autre.
ANATOLE
Et pourquoi?
LÉONOR
Vous êtes Français et je suis Espagnole.
ANATOLE
Votre père ne me refusera pas pour fils. Je suis jeune , je suis riche, j'ai un bel avenir devant moi. Encore quelques campagnes, et je serai capitaine, colonel, qui sait... on marche si vile avec l'empereur. Oh ! oui, Léonor, oui, je serai digne d'être votre époux.
LÉONOR
Vain espoir! Oh! mais il vous faut sortir d'ici.
ANATOLE
J'ai le temps,
LÉONOR
Non, non, pas de relard. On peut venir, et vous seriez perdu.
ANATOLE
Perdu! Oh! non, non, rassurez-vous. Je suis craintif, timide auprès d'une femme; mais quand il s'agit de braver un danger, d'affronter un péril, je ne redoute rien. Oui, ici, sous vos yeux, je défierais tous les guérillas de l'Espagne, et, dusséje succomber, je ne m'en plaindrais pas; je mourrais aimé de vous et à vos côtés.
LÉONOR
Malheureux ! Si vous ne tremblez pas pour vous, craignez au moins pour moi, pour moi, qui serais déshonorée à jamais, méprisée, si l'on vous surprenait en ces lieux.
ANATOLE
Déshonorée! méprisée! vous! Ohl oui, vous avez raison. Eh bien! conduisez-moi, guidez-moi. Par quelle porte puis-je sortir?
LÉONOR
Hélas 1 à l'heure qu'il est, toutes les portes sont leimees à double tour.
ANATOLE
Toutes 1 mais celle-là " ?
Montrant celle Je la chaml)re tle Lconor. LÉONOR.
Mène dans ma chambre sans issue au dehors.
ANATOLE
Oh ! deux fenêtres. Où donne celle-ci **?
Montrant celle de gauclie.
"LÉONOR
Sur le carrefour des Cordeliers.
ANATOLE
Eh bien! je sauterai dans le carrefour des Cordeliers.
LÉONOR
Mais ne voyez-vous pas que cette fenêtre est garnie de barreaux de fer, et que même c'est par un oubli inconcevable que les volets n'en ont pas été fermés ce soir.
ANATOLE
Alors reste donc celle-ci à ma disposition.
LÉONOR
Au bas sont les jardins du couvent.
ANATOLE , qui 0 ouvert la fendre.
Diable, c'est un peu haut ***.
Trente pieds, environ.
ANATOLE
Trente pieds? mais c'est à se casser le cou. Ohl ma foi, mourir pour mourir, j'aime mieux mourir ici. Ne craignez rien, rassurez-vous ; ma vie n'est pas en danger, et votre honneur est à l'abri de toute atteinte. A présent nul ne viendra dans ce parloir, et demain nous trouverons bien moyen. {On entend un roulement de tambour.) Qu'est-ce que cela? Ah ! je me souviens , des rondes de nuit.
LÉONOR
Des rondes de nuit?
ANATOLE
Oui. Pour rassurer vos compatriotes et effrayer nos soldats, le général en chef a ordonné et matin que pendant un mois et toutes les nuits en lirait à haute voix dans les rues de Tarragone une proclamation sur l'hospitalité, le droit des gens. UNE VOIX au dehors.
Au nom du commandant en chef de l'arcfiée de Catalogne.
LÉOKOR.
Écoutez!
LA VOIX au dehors.
« Espagnols, vos biens, vos personnes , vrs fa- » milles, sont sous la sauve-garde de î'r'.mieur » français; ne voyez en dous que des amis et des » frères! S'il arrivait qu'atteinte fut portée à vos » foi tunes, qu'insulte vous fut faite, que vos » femmes ou vos filles devinssent les victimes » d'une lâche séduction, venez vous plaindre sans » crainte, et les coupables seront fusillés dans les » vingt-quatre heures. »
* Anatole, Léonor.
** Léonor, Anatole.
*'* Anatole, Léonor.
CÉONOR.
4h 1 malheureux I
ANATOLE
Quoi donc?
LÊONOR.
Ne l'avez- vous pas entendu? Vous pouvez être accusé de séduction
ANATOLE
Accusé de séduction, moi ! Mais l'amour le plus pur, le plus tendre...
LÉONOR
Mais quand je le dirais , voudrait-on le croire? A tout prix , à tout prix , il faut que vous sortiez de ces lieux.
ANATOLE
Mais enfin, comment? il n'y a que cette routelà, et... Après ça, au fait, le général ne plaisante pas ; il nie ferait fusiller sans pitié, et alors plus de Léonor, plus de bonheur. Non, je n'hésite pas; trente pieds à sauter, qu'est-ce que c'est que ça? D'ailleurs je suis léger comme une plume; je tomberai sans me faire de mal; et puis l'amour me protégera. Adieu, Léonor, adieu et bon espoir 1
%WW\VWVV\WXVViVV\VVVVV*VV*VWW\VWVWVV*VWVWVVi%W'VV\V