LE COMMANDANT, ARTHUR
Dans le moment où Mathieu sort , Arthur et le commandant sortent de la chamhre du conseil, au fond, suivis d'un aspirant.
LE COMMANDANT, à l'aspirant.
Allez, monsieur, que les matelots prisonniers soient libres à l'instant même. Eh bien, lieutenant, êtes-vous content de moi? je fais tout ce que vous voulez.
ARTHUR
Tout ce que je veux... non pas, commandant, et j'ai bien de la peine à vous faire écouter un seul de mes conseils.
LE COMMANDANT
Ah ! vous allez me parler encore de vos craintes pour la sûreté de la frégate? Permettez-moi, mon jeune ami, de ne pas les partager. Le maître d'équipage, un vieux loup de mer, qui sait où sont les dangers mieux que vous, sans doute, car vous; n'avez pu les apprendre qu'à l'école de marine, ' et lui, il a navigué pendaut vingt-cinq ans, Mathieu Louchard me répond que vous êtes dans l'erreur.
ARTHUR
Mathieu Louchard, ce misérable!
LE COMMANDANT
Un homme puissamment recommandé, et qui, i je l'espère, nous sera fort utile.
ARTHUR
Dieu veuille que vous n'ayez pas à vous repentir de votre confiance !
LE COMMANDANT
C'est mon afifaire, monsieur.
Soit... et moi, votre second, je ne puis qu& vous obéir... Tous mes avis sont repoussés!... Toujours ou me reproche mon âge et mon inexpérience... ennemis et amis n'ont que ce mot à me jeter lorsque je veux hasarder un conseil: Vous êtes trop jeune. Pourtant, monsieur, rien, rien au monde ne pourra m'ôter cette conviction terrible : ces signaux qui nous ont été faits par le brick l'Argus, au moment où nous l'avons perdu de vue avec le reste de la flotte, ces signaux nous avertissaient que la frégate était mal dirigée et que nous courions au-devant d'un écueil. Oh ! je vous en supplie, faites donner l'éveil à tout l'équipage, et qu'au moins on soit prêt, par une habile manœuvre, à parer le danger qui nous menace.
LB COMMANDANT
Je vous ai dit mon opinion, celle de tout l'étatmajor et celle de...
ABTHXJR.
De M. Mathieu Louchard, n'est-ce pas?
LE COMMANDANT
Pardonnez-moi donc si je n'adopte pas la vôtre, et si je vais tranquillement présider le souper où m'attendent ces messieurs. Allons, vous aussi, bannissez donc toutes vos inquiétudes, que rien ne justifie, et suivez-moi.
Veuillez au moins m'en dispenser, commandant... cette frayeur qui vous semble ridicule me poursuivrait toujours auprès de vous, et je serais un fort mauvais convive.
LE COMMANDANT
A votre aise, monsieur, à demain donc.
ARTHDR.
A demain, commandant.
Le commandant sort.
SCEINE YI.
ARTHUR; puis un instant après, PIERRE; AN- DRÉ est toujours endormi dans un coin du navire.
ARTHUR
Demain, peut-être, ces avis qu'il rejette, il ne sera plus temps de les suivre... Et moi, je mourrai sans gloire, loin de mon pays, de ce noble vieillard qui m'a appris à l'aimer comme un père... et de tout cet équipage, personne ne survivra, peut-être, pour lui porter mes derniers adieux, pour lui rendre cette médaille... {Il tire de son sein une médaille en or. Ici-Pierre, en matelot, paraît sur le pont, et semble se diriger vers l'endroit où est Arthur. Celui-ci continue sans le voir et sans en être vu. ) Cette médaille qu'il a placée, il y a seize ans, sur ma poitrine, le jotir où il m'a sauvé la vie... mon pauvre père!... Eh! qu'importe après tout, qu'importe que je meure? Ne serat-eî!e pas la femme d'un autre, d'un autre à qui j'ai fait bien du mal sans le vouloir, et qui a tant besoin de consolation ! Résignons-nous... le reste de ma vie, je le dévoue à la sûreté de ce navire...
Ici Pierre est tout près de se trouver auprès de lui, mais toujours sans le voir. La voix des officiers le fait retourner vers le fond du théâtre.
LES OFFICIERS, en dehors.
A la santé du commandant!
.\rlliur , qui s'était assis en rêvant au pied du grand mât, se lève à cebruil,^» s'éloigne à Tavantde iafrcgale.
PIERRE, rcsiÉ seul.
Ce sont les nouveaux officiers qui boivent, qui s'enivrent!... Ah! si mon grade ne m'avait, pas
été pris par cet infâme... on n'oublierait pas maintenant, au sein de l'orgie, les périls qui nous environnent... Oui, lorsque je suis libre enfin, lorsque je voudrais être tout entier à mes projets de haine et de vengeance ; lorsqu'il approche, cet instant que j'ai tant attendu, surprendre, attaquer, punir le traître, il y a là une voix impérieuse qui me crie : Est-ce donc là ce qui doit avant tout préoccuper ton ame, lorsque deux cents hommes à bord de la Méduse, deux cents Français sont maintenant en danger de périr... Que vois-je? le matelot de quart endormi!... André! c'est André? endormi à son poste... 6 mon Dieu! mais c'est donc un vertige qui vient les frapper tous à la fois, chefs et subordonnés... Lui-même, lui le plus sobre, le plus exact et le plus dur à la fatigue de mes anciens matelots... André ! André! réveille-toi ! Rien ! rien ! il ne m'entend pas I Estil mort? ô ciel !... Non, son cœur bat toujours... et cependant... Oh! mais réveille-toi, réveille-toi donc enfin, malheureux!
ANDRÉ , rouvrant un instant les yeux.
Laisse-moi, laisse-moi, Mathieu... Marie! malheur! malheur!
Sa téle reloml)e.
PIERRE
Oh! si d'autres que moi le surprenaient ainsi ! il serait perdu, fusillé!-., prenons sa place au moins, puisque je ne puis l'arracher à cet affreux sommeil.
Il se met à la place d'André sur l'affût d'un canon. I. i , Marie échevelée paraît sur le pont, poursuivie parMatliieu LoucUard. L'oljscurité est complète.
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