‹ Magasin théâtralChapitre 36 sur 1711 · ANDRÉ, MATHIEU LOUCHARD · texte numérisé non relu

ANDRÉ, MATHIEU LOUCHARD

On ne voit plus à l'arriére de la fie'izateque Mathieu LotcUard, et And ré, qui est assis au fond sur un cauuu,clfum .

MATniEtJ, à T^ni'f , en regardant André. A merveille!... ils me laissent seuls avec lui. c'est ce que je voulais. D'abord, en consentant à conduire Pierre à bord de la Méduse, je 'it- songeais qu'à mettre les deux rivaux aux pr'ses l'un avec l'autre, et à me venger du moins de tous les deux, puisque Marie ne pouvait être à moi... Le hasard ma mieux servi que je ne pouvais l'espérer. Le lieutenant de Marsay est occupé dans la chambre du conseil; Pierre est prisonnier... Plus tard, quand il le faudra, je les mettrai en présence... maintenant, ils me laissent le champ libre; j'en profiter;:!. {?,îoni>\;ntAndic. Il n'y a plus que lui, lui seul qui puisse mettre obstacle à mon projet... Essayons... un peu d'eau-de-vie et quelques gouttes d'opium, mêlés ensemble dans cette

gourde , me délivreront de sa surveillance , au moins pour une heure ou deux.

11 va frapper sur l'cpaule d'André.

AUDRK, se retournant et le regardant d'un air de mauvaise humeur.

Ah ! c'est vous?

MATHIEU

Est-ce que tu ne me tutoies plus?

ANDRÉ

Ma foi, non.

MATHIEU

Pourquoi?

ANDRÉ

Pourquoi? parce que...

Enfin!

ANDRÉ

Parce que, d'abord, un matelot ne doitpas tutoyer le maître d'équipage.

MATHIEU

V'ià la première fois que tu y songes.

ANDRÉ

Ensuite, parce que vous avez jeté aux fers notre anciefi lieutenant et le vôtre, au moment même où il venait de nous sauver tous d'un incendie... Après un trait pareil, on me dirait que vous vous êtes toujours fichu de moi, que vous avez toujours été un traître, et que, moi, je me suis prêté à toutes vos trahisons comme un imbécile... fichtre! je le croirais... voilà, monsieur, voilà pourquoi je ne vous tutoie pas.

11 lui tourne le dos et s'éloigne.

MATHIEU, à part.

11 a de l'instinct dans ses momens de colère... heureusement ça ne dure pas, et il va me demander pardon tout-à-l'heure!... [Haut.) Etc'est André, mon pays et mon matelot, celui à qui, depuis vingt-cinq ans, j'ai ouvert toute mon ame, le seul homme de l'équipage dont l'estime me soit chère... c'est celui-là qui me soupçonne et m'accuse de perfidie... Âh ! c'est affreux, et voyez comme je tremble! Ce n'est pas de colère, allez, c'est de chagrin.

ANDRÉ, se rapprochant.

Hein ! qu'est-ce que vous dites ?

MATHIEU

Quand j'ai agi tout bonnement , tout franchement, d'après ma conscience, dans le bien, dans l'intérêt de tous...

ANDRÉ

En v'ià une sévère! Comment, notre brave lieutenant, prisonnier à bord de la frégate...

MATHIEU

Est-ce ma faute si quelques mauvaises têtes ont essayé de se révolter pour votre ami? Moi, en le confondant ainsi avec huit ou dix coupables obscurs et sans même que son nom ait été prononcé devant les officiers, je l'ai empêché de se compromettre davantage, de se perdre... je lui ai sauvé la vie.

ANDRÉ

Est-il possible?

MATHIEU

Ai-je eu tort, et mérité-je pour cela d'être si cruellement outragé par le plus ancien de mes amis?

ANDRÉ

C'est vrai ! c'est vrai! j'ai été injuste envers vous, envers toi, Louchard, mon bon Louchardî Pardonne-moi.

MATHIEU

Mon cher André! {A part.) Allons donc, jobard, j'en étais sûr. ( La nuit estvenue tout-à-fait; mais il fait un demi-clair de lune, ce qui empêche une obscurité complète à bord de la frégate. Mathieu reprend, en allant s'asseoir sur deux cordages auprès du grand mât et emmenant avec hii André.) Tiens! un verre de schnick à notre réconciliation.

11 tire de sa poche deux petits verres d'étain et verse à

boire à André.

ANDRÉ

Volontiers, mais je ne m'asseois pas; mon poste est là-bas, vois-tu.

MATHIEU

Là bas ou ici, ou dans tout l'arrière du navire... que diable! je sais bien oii il est ton poste.

ANDRÉ

Celui qu'on m'a donné, c'est vrai ; mais celui que je me suis donné, moi ; il est seulement où je te disais, aux bastingages, entre la cinquième et la sixième pièce.

MATHIEU

Explique-moi ça.

ANDRÉ

C'est qu'à cette place, vois-tu, mes yeux peuvent être fixés sans cesse sur la chamT)re de mamselle Marie.

MATHIEU

Ah! ah!

ANDRÉ

Tant que Pierre ne sera pas libre, je réponds d'elle, et je veille sur elle.

MATHIEU

Et tu fais bien, mon garçon ; à ta santé.

A la tienne!... Je suis parvenu à la dérober à tous les regards... je ne me soucie guère que le lieutenant de Marsay, quoique ce soie un brave et honnête jeune homme, soupçonne qu'elle est dans le bâtiment; je me soucie encore moins que les camarades veuillent la faire assister demain matin, à la fête du bonhomme Tropique... Je les connais; dans ces momens-là, les gueusards ne respectent rien ; pas même l'innocence, quand par hasard il s'en trouve à bord, et j'y mettrai bon ordre.

MATHIEU

Parfaitement raisonné.

ANDRÉ

J'ai la clef de sa chambre, et moi seul je puis y entrer.

LE NAUFRAGE DE LA MEDUSE

MATHIEU

Toi seul!... Eh! eh! comme un amant, mon vieil André.

ANDRÉ

Comme le plus dévoué des serviteurs, tout prêt à mourir pour elle, si je pouvais la préserver d'un danger.

MATHIEU

Quel danger peut-elle courir?

Je n'en sais rien ; on ne se rend pas compte de ça, vois-tu... mais il y a des instans où l'on craint un malheur, sans qu'on puisse se dire pourquoi on le craint... C'est moi qui a sauvé la pauvre petite Marie lorsque, il y a dix-huit ans, elle allait tomber à la mer... il me semble qu'aujourd'hui je ; uis encore là, éveillé, lorsque les autres dorment, et de quart à cette place... pour la sauver comme autrefois.

MATHIEU, le retenant par la main et le faisant asseoir près de lui sur les cordages.

Tu es fou ! Bois donc !

ANDRÉ

Je ne dis pas... encore ce verre-là I Et puis après, bonsoir; je continuerai de veiller sur Marie.

Il boit. Pendant toute cette scène, Mathieu remplit sans cesse le verre d'André, mais le sien reste toujours vide.

MATHIEU, à part.

Je te réponds, moi, que tu ne veilleras pas longtemps.

ANDRÉ

Diable! voilà de l'eau-de-vie qui porte diantreniciit à la tête... je sens là... sur mon front, sur mes yeux... quelque chose de lourd et qui m'accable. {Se relevant à moitié, puis retombant sur les cordages.) Fichtre! Qu'est-ce que c'est donc?

MATHIEU

Rien, rien. {A part, en l'observant.) Bientôt cette clef aura passé de ses mains dans les miennes... et Marie...

ANDRÉ, relevant la tête.

Marie!... Qu'est-ce que c'est? qu'as-tu dit de Marie ?

MATHIEU

Rien ! bois donc !

ANDRÉ

Non, je ne veux plus boire, maître; d'ailleurs tan schnick est trop raide... et moi qui suis un dur à cuire, j'ai peine à relever la tète.

MATHIEU

Au moins encore un coup, un seul, à la santé de Pierre et à son mariage avec Marie.

ANDRÉ

Ah! pour ça, je ne puis pas refuser. ( Il boit.) A la santé, au bonheur de ce pauvre Pierre, et à son mariage avec... avec Marie.

11 Loil encore, puis chancelle, fait quelques pas, et tombe à gauche, entre les .deux pièces de canou.

MATHIEU

Enfin 1 {Il s'approche de lui et lui prend la clef.) Je la tiens, cette clef! et malgré ta croyance aux pressentimens, André, malgré ton obstination à vouloir veiller sur elle, moi, moi seul, je suis maître de Marie.

Il sort.

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