‹ Magasin théâtralChapitre 423 sur 1711 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

MONTALTE, RANUCCIO et JULES, armés tous deux.

MONTALTE, après avoir toussé àplusieurs reprises, et repris son sourire habituel; à Jules. Pardon, seigneurs cavaliers, de vous avoir dérangés... (Fo?/a»jf Raituccio qui regarde avec défiance.) Oh! vous pouvez avancer sans crainte... je suis seul, absolument seul... n'ayez nulle défiance!

Il leur fait signe de s'asseoir à tous deux, et recommence à tousser.

RANDCCio, à part et passant à gauche.

Oh! tu as beau tousser, béquillard!... depuis

que je t'ai rencontré chez les Campireali, je te

connais... Hier, j'ai bavardé avec toi; aujourd'hui

tu seras bien fin si tu me fais desserrer les dents.

M0NTA,LT,B, à^ Jules.

Me reconnaissez-vous, jeune homme?

JCLES , avec respect.

Parfaitement, mon père: vous étiez hjer chez le seigneur Campireali ; vous avez été témoin de l'outrage qu'ils m'ont jeté à la face.

MONTALTE

J'ai été témoin de l'oulrage et de la réponse que vous y avez faite ; votre noble hardiesse m'a gagné le cœur.

RANCccio, à part.

Ah ! tu crois nous prendre avec tes cajoleries. (Haut et se posant.) Enfin, monseigneur, où voulez-vous en venir?

MONTALTE, souriant.

Patience, mon frère, patience!... avec la patience on arrive à tout. (// recomrnence à tousser. Ranuccio se croise les bras avec un mouvement d'impatience. Montalie se rapproche un peu.) Voici ce dont il s'agit: le vieux Campireali désire avoir une entrevue avec vous aujourd'hui, et je me suis chargé de venir vous la demander.

RANUCCIO , vivement.

Nous refusons.

MONTALTE

Pourquoi?

RANUCCio, avec force.

Un rendez-vous avec un Campireali ! c'est un guet-apens!

Après ce qui s'est passé votre défiance est ^turelle ; mais un événement arrivé depuis hieç dans sa famille a tout changé.

JULES, vivement.

Un événement?...

MONTALTE

Dont il veut vous faire part lui-même en ce lieu; c'est un terrain neutre, comme vous voyez, et n'offrant aucun motif de crainte à chacun des deux partis... D'ailleurs vous êtes bien accompagné et assez bien armé, à ce que je puis voir. RANUCCIO, avec intention.

D'après mon conseil, monseigneur; c'est plus sûr!

MONTALTE, à Jules.

Ainsi donc, vous consentez ?

JOLES.

Soit.

Il fait un signe a Ranuccio pour le calmer. MONTALTE.

Il va venir.

JULES

J'attendrai.

MONTALTE, se rapprochant encore.

Puisque nous avons encore quelques instans, permettez une question à un vieillard qui s'intéresse à vous... {avec intention) plus que VOUS ne pensez.

RANUCCIO, à part.

Mielleux, va !

L'ABBAYE DE CASTRO

JDI.ES.

Je vous écoute.

MONTAtTE, avec dignité.

Avez-Yous songé, mon jeune ami, à ce que vous alliez entreprendre? Avant d'engager la partie où vous allez jouer le repos d'une maison, le bonheur d'une jeune fille, vous êtes-vous interrogé la main sur le cœur? vous êtes-vous demandé si vous aviez pour elle toute la loyale afifection qui peut seule payer tant de sacrifices ?

JULES

Monseigneur !

RANDCCio , se levant.

Laisse-moi répondre. Tu serais peut-être modeste. {Il passe entre eux deux-) Monseigneur, je l'ai questionné, moi, et je vous réponds que je crois plus à la loyauté de son amour qu'à l'infaillibilité du... [Se reprenant.) Non, ce n'est pas cela que je voulais... {S' embrouillant.) Ah ! si c'était. .. je ne dis pas, et ma foi... Pardon, vous ne savez peut-être pas ça dans votre état ; mais c'est comme ça, voyez-vous, et quand une honnête fille vous a frappé dans la main en disant : Je compte sur vous!... Par Lépante et par don Juan! c'est sacré, ça... N'est-ce pas, Jules?

JULES, lui serrant la main.

Merci. Tu as deviné ma pensée.

MONTALTE,à partense levant et passant entre eux deux.

Sa loyauté me décide. {Haut.) Pourtant j'ai connu autrefois, il y a bien vingt-cinq ans décela. RANUCCio, haussant les épaules.

Allons, boni voilà qu'il va nous raconter des histoires... pauvre tête, va!

MOMALTE.

Dans ce pays même deux jeunes gens ; ils s'aimaient aussi d'un amour véritable... {indicjuant Jules) comme le vôtre... La jeune fille appartenait à l'une des familles les plus riches et les plus considérées d'Albano... {même jeu) comme Hélène... Par malheur le jeune homme, qui était de votre âge, n'avait pour lui que sa bonne mine et un caractère plein de résolution... ce n'était pas assez aux yeux du père; il refusa la main de sa fille.

11 tousse.

JULES, avec le plus vif intérêt.

Continuez, continuez, mon père, je vous prie.

MONTALTE

Notre jeune amoureux comprit tout de suite qu'il n'y avait qu'un mariage secret qui pût les sauver et lui assurer la possession de celle qu'il aimait... il s'adressa à tous lescouvens d'Italie, à tous les prêtres...

JULES, vivement.

Eh bien?...

MONTALTE

Tous refusèrent, redoutant le courroux de la famille.

RANCCao .

Les capoDs!

JULES, tristement.

Et les amans ne purent être unis?

MONTALTE

Pardonnez-moi ! Il se trouva un moine, qu'oa nommait, je crois, le père... le père Anselme.

BANUCCIO.

Le père Anselme !

MONTALTE

Qui osa, lui, les marier!...

RANCCCIO.

Ah! il n'avait pas peur, celui-là!

MONTALTE, souriant.

Grande fut d'abord la colère des deux familles, comme bien vous pensez; mais après avoir jeté feu et flamme, le père finit par se calmer. .. (Souriant) car avec le temps tout s'arrange. {Jules est resté pensif.) Mais cette histoire est une exception , et n'a pas le moindre rapport avec la vôtre !

RANUCCio, à part.

Qu'est-ce qu'il dit donc? c'est-à-dire que c'est absolument la même chose I

JULES

Et ce moine, mon père, existe-t-il encore? MONTALTE, légèrement.

Mais je ne pense pas qu'il soit mort ; carildoît habiter les environs, et j'aurais su... {Souriant.) Maisje conte, je conte... la vieillesse est causeuse.

RANUCCIO.

Je m'en aperçois.

MONTALTE

Adieu, mon jeune ami ; le seigneur Campireali va venir; je vous invite de nouveau à être fort, à vous raidir contre la destinée, et à savoir supporter les épreuves qu'il plaira au ciel de vous envoyer.

RANUCCIO.

Ainsi soit-il!

MONTALTE, o part, en sortant.

Saura-t-il me comprendre ?

Il dit adieu et sort par la droite. Ranuccio reconduit Montalte et revient ensuite à Jules, qui parait méditei" profondément.

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