ACTE
LE RABEAU.
L'action se passe en plein» mer. De tous côtés, l'horizon. Le radeau, par l'elleldela perspective, semble se perdre dans cette immensité. II est ballotté par les Ilots. Les Vents sifflent avec violence. Le ciel est sombre ; les naufragés qui ont survécu sont au nombre de quinze ; on remarque plus particulièrement les figures de Pierre, Artliiir, tous deux placés à l'avant du radeau, ainsi qu'André qui soutient sur ses genoux la l(5te de Marie. Unpfuplus loin, debout et se cramponnant après le petit mat surmonté d'une voile qui domine cette embarcation, Jean et Mathieu. Les traits de tous ces malheureux sont pâles el livides , Uurs vélcmcns en lambeaux, et tout aouonce cUei eux un excès de misère et de dc'sespoir
qui va jusqu'au délire. — Les personnes qui n'auront pu voir i'adniirablcdécordoMM. l'hilastre et Canibiin, et tout ce prestige de mise en scène qui a si puissamment contribué au succès de la pièce à l'Ainbigu-Com':que, devront consulter, pour se faire une idée de ce lever do rideau et de tous les détails de ce dernier acte, loLelIc gravure de M. Jazet, d'après ie chef-d'œuvre de Gericault.
L'ouragan, violent d'abord se calme peu à peu; le niouremcni de tangage diminue peniluut quelques iustans.
MARIE
Mon Dieu! quatorze jours de cet épouvantable
LE NAUFRAGE DE LA MEDUSE
supplice!... nous sommes épuisés par la soif et la faim... nos âmes abattues ne trouvent même plus assez de force pour implorer votre clémence... (Se soulevaui sur les genoux.) On souffre et l'on se meurt ici... Un regard de pitié et de miséricorde, mon Dieu !
PIERRE
Ne prie plus, pauvre Marie, le ciel ne nous entend pas.
ARTHUR
Non, il ne nous entend pas... Sans cela, est-ce <^u'il aurait laissé périr taat de braves embarqués avec nous sur ce misérable radeau?
MATHIEU
Et rien, rien pour guider notre marche... ni instrurnens, ni boussole.
PIERRE
Et qui donc aurait le courage de nous diriger, de nous conduite? Les uns, saisis de fièvre ou de vertige, se sont élancés à la mer croyant mettre le pied sur le rivage, et ceux qui restent maintenant sont aussi accablés que nous...
ARTHUR
Oh! la mort.la mort, qu'elle vienne donc enfin, puisque le suicide est un crime.
HAXQIEC.
Mon Dieu ! mon Dieu ! prenez pitié de nous, ne nous laissez pas mourir.
PIERRE
Silence, misérable!... ne rappelle pas au ciel que tu es parmi nous, sa colère deviendrait plus u^rrible encore.
ARTHUR
Et ceux des barques et de la chaloupe, comme ils nous ont lâchement abandonnés, et cela sans nous jeter un peu de ces vivres qu'ils avaient en abondance!
PIERRE
Et pendant ces quatorze jours, rien, rien pour nous rendre du moins un peu de force et de courage... Pas une goutte de pluie, pas une seule pour apaiser un instant du moins ce feu qui nous dessèche la poitrine!... et cette eau, cette eau de la mer qui nous entoure, lorsque dans notre désespoir nous la portons à nos lèvres, ne fait qu'irriter encore la soif horrible qui nous dévore.
MARIE
Ah I ce supplice est trop cruel, je succombe... de l'eau, par pitié, de l'eau, je me meurs..
l'.lie lonihf évanouie. Pierre et ArlLur s'élauccQt vers elle. ARTHUR, à part. Ah! je puis encore la rappeler à la vie.
PIERRE
Arrière! arrière!... c'est à moi, à moi seul qu'il appartient de la secourir.
ARTHUR
Et que fcrez-vous pour elle?
PIERRE
Oh! misérable que je suis!... Non, je ne puis rien... rien pour Marie... pour mon enfant!...
ARinCR.
Eh bien ! ôtez-vous donc. .. Né voyez-vous pas que je puis la sauver, moi?... J'ai gardé pour
elle ma dernière ration d'eau... (Sortant une petite gourde de son sein.) La voilà... elle vivra... je ne la verrai pas mourir.
PIERRE
Ah! Marie!... il t'aimait plus que moi, lui!
Arthur cUerclie toujours à s'npproclicr de Marie.
JEAN, poussant un grand cri.
Ah! une... une voile... une voile!...
TOUS
Une voile?...
ARTHUR
Que dit-il ?
JEAN
Là... là... vous dis-je... je la vois bien. moi... je la vois... je...
Un petit Làtinient presque imperceptible parait a Tlio-
rizon,vers la droite.
PIERRE
Oui... oui... regardez... regardez...
ARTHUR
Marie... chère Marie!... reviens à toi... Un navire qui vient nous sauver!...
PIERRE
Un signal... Tâchons qu'il nous voie...
Ils se soutiennent et se Lissent les uns sur les autres. Acdre' parvient à monter sur un tonneau, et agile une toile en poussant des cris de détresse.
ANDRÉ, criant.
Au secours! au secours!... France! France! au
secours !
Ce cri est répété par tous.
PIERRE, poussant un grand cri.
Ah!... il s'éloigne... il s'éloigne... Tenez... tenez... il ne nous voit pas... Plus rien!... plus rien!...
Le navire a toul-à-fait disparu. Tous retombent accablé.'; sur le radeau. Le tangage recommence aussi violent qu'au lever de la toiie.
ANDRÉ
C'est fini... cette dernière chance de saiut nous échappe!... Nous sommes condamnés!...
authlr.
Oui, condamnés sans ressource...
Oh! cette cruelle souffrance est plus horrible encore après cet espoir mensonger; notre supplice va recommencer plus épouvantable que jamais!...
MATHIEU
Eh bien! ayons le courage d'en finir d'un seul coup... et mourons tous ensemble!
ANDRÉ
Que dis-tu?
MATHIEU
Anéantissons ce radeau, qui ne sert qu'à prolonger notre agonie.