‹ Magasin théâtralChapitre 50 sur 1711 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

LA COMTESSE DE MONTfORT, AGNÈS.

Elles ont para sur le balcon et descendent sur la scène.

LA COMTESSE. Viens t'asseoir près de moi , mon enfant... laisse-moi te regarder... une jeune fille est comme une fleur au printemps , chaque matin on la trouve embellie... Tu es pâle aujourd'hui....

Qu'est-ce donc? sans doute la fatigue des

longues heures passées au monastère

pauvre enfant!... Pour nous, la dévotion, c'est la consolation, l'espoir !... mais pour vous, c'est un devoir... Aujourd'hui, jour de Pâques , tu recevras la communion sainte ; et demain purifiée , libre, tu redeviendras folle , et la belle parure de seize ans te rapportera la gaîté.

AGNÈS. Jamais, tant que nous serons dans cette ville.

LA COMTESSE. Ne sommes-nous pas sous le beau ciel de Constantinople?...

AGNÈS. Beau ciel , sous lequel , depuis trois jours , je vous ai vue souvent pleurer...

LA COMTESSE. C'est que j'y retrouve,

moi , de douloureux souvenirs mais

être , comme toi , triste dans une cité que

l'on voit pour la première fois, . . c'est regretter celle que l'on a quittée... Dis-moi, mon enfant , que regrettes-tu ?

AGNÈS. Oh ! rien !...

LA COMTESSE. Rien ! tu vas communier aujourd'hui , et mentir, c'est un péché.

AGNÈS. Que Dieu me pardonne le mensonge... mais mon regret est si étrange, que je n'ose l'avouer... Et pourtant il est bien profond... et je vais vous le dire; car pour une jeune fille qui n'a pas de mère... une tante, c'est une mère... et vous êtes plus encore pour moi.

LA COMTESSE. Hélas ! mon enfant, la Providence a donné le même jour un enfant à la femme isolée , une mère à l'orpheline... Dis-moi donc ton secret.

AGNÈS. A^ous souvenez-vous, ma mère, qu'il y a bientôt un an , un jeune soldat normand arrêta courageusement la mule qui m'emportait.

LA COMTESSE. Oui... ce fut un jour marqué par un danger.

AGNÈS. Depuis ce jour, ma mère, je ne suis jamais sortie , sans apercevoir ce jeune homme qui me suivait de loin... Chaque soir, je le voyais toujours triste , seul et semblant m'attendre. Nous partîmes pour la Palestine, et je le vis parmi les pèlerins. Oh ! ma mère , je crois que si vous l'aviez vu comme moi , vous ne pourriez plus vivre sans le voir encore... Car il y a dans son maintien quelque chose. . .

LA COMTESSE. De noble et de majestueux, n'est-ce pas?

AGNÈS. Oui , ma mère !

LA COMTESSE. Dans son regard... quelque chose de fier... d'entraînant, d'incompréhensible , n'est-ce pas ?

AGNÈS. Vous l'avez donc vu?

LA COMTESSE. Oui, quand j'avais ton âge... Et depuis que nous sommes à Constantinople...

AGNÈS. En vain je suis montée sur les balcons qui bordent ce palais... En vain je me suis efforcée pour voir aussi loin que la vue peut atteindre... Toujours en vain... et je ne sais cjuel sentiment inexplicable me l'a fait prendre en haine, cette cité que l'on admire... {La comtesse soupire ai>ec tristesse.) Pourquoi soupirez-vous ainsi , ma mère ?

LA COMTESSE. Parce que je pense que l'innocence qui s'enfuit emporte toujours avec elle le bonheur de l'enfance... {Entendant venir.) Mais qui vient?

Elle ferme son voile.

AGNÈS. C'est Michel.

LO.\GUE-ÉPÉE LE NORMAND

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