LÉONA, LAURE DE NANGIS
Au lever du rideau, Laure de Nangis est assise dans un grand fauteuil à bras, prés d'une petite table, à gauche, sur laquelle sont plusieurs livres placés sans ordre et une grande coupe remplie de bouquets de hyacinthes et
de violettes. Laure tient un livre ouvert, mais elle ne lit pas ; elle paraît plongée dans une profonde rêverie.
LÉOfiA, entrant du fond et n'apercevant pas Laure de Nangis'.
Voyons. . voyons... ce doit être ici que j'ai oublié ces maudites cartes .. ( Elle cherche du côic
Les acteurs sont placés au théâtre comme les personnages en tête de chaque scène.
MAGASIIN THEATRAL.
du pupitre. ) Ah! les voilà sur ce pliant. ( Elle les prend. ) Bon Dieu! qu'aurait dit le vieux baron de Cadenet s'il avait trouvé cela dans sa bibliothèque ! (Elle met les cartes dans sa poche.) Il aurait fallu parier... lui tout avouer... et, dans sa colère, il eût chassé la pauvre Léona comme une misérable bohémienne... une bohémienne!... moi !... non ! mais une faible femme qui n'a que (|uelques légères notions dans la science des devins, et qui consulte ses cartes moins pour connaître l'avenir que pour oublier quelquefois le présent. [Apercevant Laure.) Mais que vois-je î... Mi'« Laure! [Allant à Laure. ) Mademoiselle, vous encore ici !
LAURE
Oui... oui... Léona...
LÉONA
Comment... depuis deux grandes heures que je vous ai laissée dans cette bibliothèque pour me rendre auprès de madame votre tante qui m'avait fait appeler, vous n'avez pas bougé de ce fauteuil... vous êtes toujours restée à lire... mais ces longues lectures vous abîmeront les yeux; et vous les avez si beaux!
LACRE, après avoir souri à Léona.
Comment se trouve ma tante ?
LÉOA.
Toujours de même.
LACRE.
Toujours souffrante?
LÉONA
Je crains bien qu'elle ne quitte son lit de douleur que pour aller se jeter aux genoux du Très- Haut, et lui demander la récompense de tout le bien qu'elle a fait sur cette terre; car ce fut toujours une noble dame que M"^ la marquise de Faverney.
LALRE.
Oh ! oui; mais, malgré son grand âge, elle a encore assez de force pour lutter contre ses souffrances... pour en triompher. Tu as pu l'observer comme moi... rien de fâcheux, rien de sinistre dans l'état de la marquise... son regard, sa voix, son courage, tout en elle annonce la puissance de la vie. Oui, oui, nous la conserverons encore long-temps. . . long-temps encore nous pourrons nous asseoir à son chevet pour la consoler et lui dire, moi que je l'aime comme une mère, loi, que tu la chériras, que tu la béniras comme la plus noble des bienfaitrices.
LÉONA
Oh! oui, tant que je vivrai je ne cesserai de chérir, de bénir celle qui me voyant délaissée de tous, pauvre et sans appui, m'a recueillie et traitée non comme une lille destinée à son service, mais comme un enfant d'adoption. Ohl oui, oui, je le promets, je le jure ici : mon sang et ma vie a la marquise de Faverney; et après elle, mon sang et ma vie à sa noble et belle nièce, Laure de Nangis.
LAURE
Chère Léona ! mais ne pensons plus à toutes
ces choses-là... Viens un peu promener au jardin.
LÉONA
A. vos ordres.
LAURE
Fait-il beau ?
LÉONA
Un temps superbe... Après vos longues heures d'étude, cela vous fera du bien de vous promener et de prendre le grand air... et puis vous trouverez au jardin le chevalier Desgravaux et le jeune Italien qu'il nous a amené ici il y a six semaines environ.
LACRE.
Ah ! le chevalier Desgravaux est au jardin avec le seigneur Giulio?
LÉONA
Je viens de les y apercevoir par cette fenêtre... Tenez... les voyez-vous... dans l'allée qui nous fait face... on dirait qu'ils regardent de ce côté.-. Venez-vous ?
LACRE.
Non... tiens, restons ici...
LÉONA
Voudriez-vous par hasard vous mettre encore à lireT
LAURE
Non, mais je pense que c'est à peu près l'heure où mon oncle, le baron de Cadenet, vient rendre visite à ses livres , et je veux mettre un peu d'ordre ici... Tu le sais, le baron de Cadenet est un vieillard rigide et sévère.
LÉONA
Dites donc, mademoiselle, voulez-vous que pendant ce temps...
Elle lui montre le jeu de cartes qu'elle a tiré de sa poche. LAURE.
Pauvre folle!... allons, serre ces cartes... je le veux!
LÉONA
Pourtant, si vous saviez ce qu'elles m'ont dit tantôt... là... vers ce grand pupitre... tandis que vous lisiez de ce côté...
LAURE
S'il est permis I ... Mais enfin voyons, que t'ontelles dit, ces cartes si savantes ?
LÉONA
Eh bien, elles m'ont dit... elles m'ont dit que vous épouseriez ce jeune Italien... le seigneur
LACRE.
Vraiment! Et tu n'as pas jeté loin de toi ces cartes menteuses... tu n'as pas renoncé, et pour toujours, à ajouter foi à l'art nécromantique... car enfin ce mariage dont tu parles... eh bien, il n'est pas même dains les choses possibles.
LÉONA
Parce que ?
LAURE
Ne suis-je pas la fiancée du comte de Mauléon?
LÉONA
Sa fiancée... oui... mais sa femme, pas encore.
LE CHATEAU DE SAINT-GERMAIN
Silence.
LACUE.
on vient.