‹ Magasin théâtralChapitre 594 sur 1711 · SCENE YI · texte numérisé non relu

SCENE YI

Les Mêmes, PIERRE, ayant une gourde en bandoulière et un morceau de pain noir sous le bras.

PIERRE

Je vous trouve enfin... et Christophe?

ANDRÉ , allant s'asseoir prés de la table à droite. Pas de nouvelles!

Il reviendra demain, père André.

ANDRÉ

C'est ce que tu me dis tous les jours, Pierre. PIERRE, déposant son pain et sa gourde sur la table près de laquelle est assis André.

Vous êtes resté tard à la ville, et je craignais d'être obligé de souper seul. [VoijatU Marguerite qui s'appuie iur une chaise, et courant à elle.) Qu'avez-vous donc , Marguerite? vous êtes bien pâle!

MARGUERITE

Rien... je n'ai rien.

PIERRE

Que Dieu soit avec vous, Marguerite, et vous guérisse des souffrances que vous cachez!... [A part.) C'est peut-êlre la faim. (A André.] Eh bien! père André, vous n'avez pas encore partagé le pain...

* .\ndro, Pierre, Marguerite.

CHRISTOPHE LE SUEDOIS

ANunÉ, 5e levant et allant s'asseoir à la table du côté opposé.

Merci, mon garçon... mais tu le vois, nous arrivons seulement de la ville, où nous avons soupe...

PIERRE, à part.

Dit-il vrai? {Haut.) Tant pis! car j'apporte aujourd'hui par hasard delà bière de Hollande... c'est un don du prieur de l'abbaye, à qui j'ai pu rendre un service, et je me faisais une joie de la partager avec vous... mais cette joie, vous ne me l'ôterez pas, père André... D'ailleurs, depuis que vous avez mangé à Hédémora , vous avez fait deux lieues pour revenir ici... {il porte son pain et sa bière sur la table près de laquelle est assis André) et puis, dans ce temps de famine, comme on n'est pas sûr de pouvoir souper le lendemain, on peut souper deux fois quand ça se trouve, n'est-ce pas?

André se lève de la taljle et sVti va au fond. PIERRE, avec surprise.

II me quitte, et pourquoi?

ANDRÉ

Je n'accepte pas ce soir, vois-tu, Pierre, parce que, dans ce temps de famine, ilne faut pas prendre la part des autres, quand on a, soi, mangé la sienne.

PIERRE, à part*.

Ils ont peut-être soupe. {Il se met à souper seul. Haut.) Oh! cette misère cessera, André; les Danois nous l'ont faite, et les Danois s'en iront.

ANDRÉ

Qui les chassera ?

PIERRE

Gustave.

ANDRÉ

s'il vit encore. Et d'ailleurs nous n'arriverions, là que par la mort et la guerre civile. Ne le souhaitons pas, Pierre.

Ne pas le souhaiter! mais tu ne rêves donc pas toi, ces jours de vengeance où Gustave devra revenir et ranimer ce cadavre du nord; où Gustave renversera les traîtres enrichis, chassera l'usurpateur, et fera périr le meurtrier de son père, ce Wolgann,qui a, par un assassinat, traîtreusement préparé la victoire de Christiern, devenue depuis dix ans si fatale et si cruelle?

ANDRÉ, troublé.

Wolgannestmort.

PIERRE

Qui sait? rien ne le prouve; il y a des infâmes qui survivent au remords.

ANDRÉ, tristement.

Mais Wolgann a été faussement accusé; le sénateur Éricson s'est tué lui-même... bien des gens le disent.

PIERRE

Oh ! non, le suicide, au moment du danger, eût été une lâcheté; lesWasa n'en ont jamais commis,

A ndi-p, Marguerite, Pifvre.

et Dieu, qui est juste, a laissé vivre Wolgann sans doute; car il faut qu'il meure publiquement un jour pour effacer cette tache dont plusieurs hommes et toi-même, vous voulez flétrir la mémoire du sénateur EricsonWasa.

MARGUERITE, courant à André, qui chancelle.

Mon père, qu'avez-vous?

PIERRE

André! mais il s'évanouit!

Oh! c'est la faim qui le tue.

PIERRE

La faim !

ANDRÉ, revenant à lui.

Non, mes enfans, non, je suis mieux.

"MARGUERITE

C'est la faim, Pierre, c'est la faim ; je le sais, moi. {A André, en se jetant dans ses bras.) Pardonnez-moi, mon père, je ne puis vous voir souffrir ainsi.

PIERRE

La faim ! et vous me disiez tout-à-l'heureque. . André, vous ne m'avez jamais cru votre ami.

ANDRÉ

Si, Pierre, si... mais chaque jour, tu apportes tu donnes toujours, toi, depuis douze jours...

PIERRE

Je ne les ai pas comptés, moi.

ANDRÉ

Je le sais bien, tu ne comptes pas, toi, mais nous avons usé plus de la moitié...

PIERRE, l'interrompant.

Et quand il y a trois mois je vins tomber exténué de fatigue et de faim dans ta cabane, as-tu pesé le pain que tu m'as donné, loi? as-tu compté les heures de veille que tu as passées à me secourir ?

Un pauvre jeune homme qui se mourait!

PIERRE

C'était triste, n'est-ce pas? Et crois-tu qu'il ne soit pas aussi affreux de voir une jeune fille amaigrie par la misère... une jeune fille, si bonne, Marguerite, Marguerite que j'aime enfin? Oui, je puis le dire maintenant, car je vais partir. MARGUERITE, vivement.

Partir!...

PIERRE

Oui. .. et pour la dernière fois que je viens ici, où je n'avais eu qu'amitié, que repos, je ne m'attendais pas à y trouver un chagrin.

MARGUERITE

Un chagrin, Pierre ?

PIERRE

Oui, Marguerite, un horrible chagrin: car si je venais ici, ce n'était ni pour vous aider, ni pour . payer ma dette, tout mon sang n'y suffirait pas... j'y venais parce que... est-ce que je sais pourquoi, moi?... J'y venais parce que le cœur m'entraînait; j'arrivais heureux, sans réflexion, sans arrière-pensée, et je vois aujourd'hui que vous ne

m'avez jamais reçu de même, vous... et ça me fait mal, ça me fait horriblement mal.

Il lornbe assis près île la lahlu à gauclie île l'acleur. MARGOERITE.

Pauvre Pierre !

ANDRÉ, pleurant et allanl à Pierre.

Voyons, Pierre, oublie tout, je t'en supplie, et partageons, veux-tu?

PIERRE, se L-vant et allant s' asseoir à l'autre table.

Merci, je n'ai plus faim.

ANDRÉ, à part.

Je l'ai cruellement offensé... lui... si bon. (// déviénagela gourde et le pain, et va trouver Pierre.) Oublie tout, Pierre... à mon âge, vois-tu, faut pardonner. (Pierre se lève et va au fond, André reste interdit.) Il me rend la pareille, je l'ai bien mérité. [Allant trouver Pierre.) Pierre, j'ai assez souffert pour le mal que je t'ai fait; et vois donc , tu fais pleurer Marguerite.

PIERRE, courant à elle.

Marguerite!...

ANDRÉ

Viens, Pierre, et si tu le veux, en bons Suédois, nous allons boire cette bière au retour de Gustave.

PIERRE, avec chaleur.

Au retour de Gustave... oui, je le veux bien!...

ANDRÉ , se hâtant de remplir des gobelets. Tout est oublie. [Donnant un gobelet à Marguerite.) Tiens, Marguerite, prends ce gobelet; toi, Pierre, celui-ci, et au retour de Gustave.

PIERRE

Oui, mon vieil André; peut-être bien que ça lui portera bonheur.

Ils LoiV(>nt.

Ohl la bonne bière! [Allant A Marguerite.) N'est-ce pas, Marguerite?

MARGUERITE

Oh ! bien bonne, mon père !

PIERRE, à pari.

Pauvre gens, c'est la bière de tous les jours... C'est la faim qui trompe, et la foi qui sauve.

Il leur remplit leur verre, et après avoir bu, il donne du pain a André et il en offre à Marguerite. * MARGUERITE , le prenant.

Et vous allez partir, Pierre?

PIERRE

Oui, Marguerite, mais je reviendrai plus heureux, peut-être.

ANDRÉ , à part.

Si Christophe était là!... (Il verse son second verre dans une gourde qu'il a pendue à sa ceinture; et glisse la moitié de son pain dans son sac.) Il reviendra peut:-être bientôt.

MARGUERITE, montant rapidement la scène.

Il me semble avoir entendu... [Elle ouvre la porte. ) Je ne me trompe pas, voici Christophe.

Elle sort.

ANDRÉ et PIERRE.

Christophe!

llsmoQtent la scène. Pierre sorî.

André', Marguerite,

ANDRÉ, s'arrêlant près de la porte. Allons, André, cache ta faiblesse et ta joie pour recevoir ton mauvais fils.

Ils redescendent la scène; Glu istoplie paraît, au fond, en Ire Pierre et Martruerile.

SCEXE VII.

Les Mêmes, CHRISTOPHE*.

CHRISTOPHE, à Marguerite.

Embrasse-moi donc encore, Marguerite.

MARGUERITE, V embrassant.

Mon frère...

CHRISTOPHE, avec inquiétude.

Et mon père? Ah! ^//.ï'eHap/DOcAe.) Salut, mon père!

ANDRÉ , s''essuyant les yeux.

Vous avez donc enfin pensé, monsieur, que vous ne deviez pas laisser toujours votre père dans l'appréhension de votre mort... Merci, mon fils •• quand repartez-vous ?

CHRISTOPHE

Mon père...

ANDRÉ

Qu'avez-vous fait depuis quinze jours?

CHRISTOPHE , allant s'asseoir en chanceUmi à droite. J'ai souffert...

ANDRÉ

Et vous ferez tout aussi bien de repartir aussitôt ; car ici l'on souffre aussi ; vos peines et les nôtres, le fardeau serait double.

Oh ! ne m'accablez pas ainsi !

ANDRÉ

Oh ! soyez tranquille... le vieillard n'y sera pas toujours... et quand vous reviendrez un jour, vous trouverez votre pauvre sœur pleurant, abandonnée, vous entendrez des soupirs, des sanglots, mais non pas la voix du vieux qui se plaint et gronde toujours... le vieux sera mort.

CHRISTOPHE

Epargnez-moi, mon père.

ANDRÉ, s' approchant de lui**.

Oui, mort, Christophe !... car si je vis à cette heure, c'est que Pierre est généreux et bon.

PIERRE

André !...

ANDRÉ

C'est la vérité, Pierre, et sans le morceau de pain que tu nous as apporté tous les jours, nous serions morts de faim, elle et moi ; et je t'en remercie, Pierre... non pas pour moi, mais pour elle, qui est trop jeune pour mourir. Je n'en rougis pas, va... nous n'en rougissons pas... nous deux. Christophe, lui dont tu as pris la place... et rempli le devoir, il n'en rougira pas non plus... Va, il n'a pas de cœur...

CHRISTOPHE, pleurant.

Pitié, mon père...

ANDRÉ, s' animant.

Non, tu n'as pas de cœur... il n'a pas de cœur,

* Marguerite, Cliristoplie, André, Pierre. " Cliristoplie, André, Marguerite, Pierre.

CHRISTOPHE LE SUEDOIS

celui qui laisse pleurer et souffrir sa sœur; il n'a pas de cœur, celui qui, refusant un honnête labeur, se livre au vagabondage, et qui, pour manger, trompe et fait des dupes... sans doute. CHuiSTOPUE, pleurant.

Et maintenant l'humiliation...

ANDRÉ

Enfin, comment vis-tu? quelles sont tes ressources? {Christophe lui montre une mcmdoline qui est pendue sous sa cape.) Une mandoline. {La prenant.) Oui, c'est la clef avec laquelle le mendiant ouvre la porte du riche qu'il veut implorer. Une mandoline à mon fils!... Sais-tu, Christophe, comment on appelle cela... quand on a ton âge et que l'on a du cœur?... on l'appelle le gagne-pain du lâche. (// la brise en la jetant à terre; avec désespoir.) Mon Dieu, que vous ai-je donc fait?

CHRISTOPHE, à part.

Seigneur, ce n'est donc pas assez de tout le courage qu'il m'a fallu déjà: Oh! mes forces sont à bout.

MARGUERITE, à SOU père.

Soyez clément, mon père.

ANDRÉ

Oui, tout cela te fait mal, à toi, pauvre fille, si douce, si sensible; mais je ne dirai plus rien... je ne veux pas t'affligcr, et, pour être forcé de me taire, comme je veux aller à la uUe dès le point du jour, je vais préparer mon ouvrage.

Y pensez-vous , mon père?... travailler à cette heure, fatigué comme vous l'êtes?...

PIERRE

Comme vous devez l'être, André, après cette triste scène...

ANDRÉ

Ohî cette scène m'a fait mal... il est vrai. {A

demi-voix.) Mais pas tant que vous croyez, mes

enfans... je vous le dis tout bas. [Après avoir re-

ardé Christophe.) Je suis bien content de l'avoir

revu... Viens, Marguerite, viens m'aider, ma fille.

Il sort avec T^Iarguerite ; en sorlant, il prend une cognée

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