LE CAPITAINE, LE LIEUTENANT, PIERRE
DECX Officiers.
LE CAPITAINE
Approcne, et dis la vérité. Un mensonge ne te sauvera pas.
PIERRE
Un mensonge! pour qui me prenez- vous? Est-ce que j'ai l'air de vouloir sauver ma vie par un mensonge ?
LE CAPITAINE
Oh! n'espère pas nous tromper.
PIERRE
Comment? vous doutez encore de moi!... attendez, je vais vous donner une preuve de ma franchise... D'abord, messieurs les Anglais, je vous déteste de tout mon cœur, et d'une... Ensuite, quand vous m'avez arrêté, je ne venais pas pêcher dessalicoques, ou admirer la construction de votre trois-mâts... je m'étais tout bonnement glissé dans vos eaux pour reconnaître le navire, m'assurer du nombre de vos hommes , de vos moyens de défense; le tout pour en faire part à mes amis et connaissances; ensuite, quandonm'asurpris, je transmettais tout cela au moyen de signaux à mes concitoyens -.s'ils m'ont compris, j'en suis content; s'ils vous attaquent, ça me fera plaisir, et s'ils vous coulent, j'en serai bien aise. Est-ce assez de franchise comme ça , et me croyez-vous encore capable d'un mensonge?
LE NAUFRAGE DE LA ÎMEDLSE
LE CAPlTAliSE.
Ainsi ce n'est pas un ennemi ordinaire que nous avons en toi ?
PIERllE.
D'abord, si l'ennemi se mesure à la haine qu'il éprouve, vous pouvez vous flatter d'avoir devant vos yeux un ennemi extraordinaire; ensuite votre bâtiment n'est pas le premier que j'aurai fait capturer.
LB CAPITAINE
Comment?
PIERRE
Je suis fils d'un pilote, et nul ne sait mieux que moi faire glisser un canot au travers des écueils, et passer inaperçu entre deux navires ennemis... Or, telle est ma vie depuis quatre ans, vie périlleuse, mais la seule qui me plaise. Que voulez- vous 7... voilà comme je suis, moi ; à terre je m'ennuie, je m'ennuie à périr; ce n'est qu'en plein Océan, entre les flots et la voûte du ciel, que je respire, que je suis heureux!.. Etvainement, cette vocation a été combattue par la perte de mon père mort à mes côtés, par les prières et les larmes de ma mère, dont j'étais le seul appui. Chaque jour, sous prétexte d'aller à la pêche, je me suis jeté dans mon canot, et j'ai gagné le large, au risque d'être surpris et arrêté, pour en venir à l'accomplissement de mes projets ; aujourd'hui j'ai réussi enfin, et je puis mourir. L'espoir de l'Angleterre est déçu, et chacun de ses navires, attaqué à l'improviste comme le sera bientôt le vôtre, verra flotter sur sa poupe notre pavillon tricolore, que déjà vous avez eu le soin de faire arborer sur la vôtre... Je puis mourir : car si ma mère déplore ma perte, du moins, en songeant au service que j'aurai rendu à la France, un peu de fierté et d'orgueil viendra se mêler à son désespoir.
LE CAPITAINE
Assez... Non, je ne te crois pas, et mon bâtiment est le seul que le danger menace ; et quel que soit ce danger, il ne saurait nous épouvanter; notre marine anglaise n'est pas habituée à se laisser battre parla vôtre... Mais pourtant, malheur à toi, si ta prédiction venait à s'accomplir ! au premier avantage remporté sur nous par les Français...
PIERRE
Je serai fusillé ou pendu à la grande vergue, n'est-ce pas?... Alors, faites charger les armes ou hisser le bout de fil... je suis prêt.
LE CAPITAINE
Si contre ton attente nous sommes vainqueurs, je pourrai peut-être alors écouter ma clémence et te laisser la vie.
PIERRE
Vous serez vaincus, et vous me tuerez... Oh ! je ne songe pas à reculer devant la destinée que je me suis faite.
LE CAl'ITAINE.
Prends garde!., il n'y a pas seulement courage... il y a imprudence à nous braver en face.
Vous savez bien que je ne crains pas la niori.
LE CAPlTAIXE.
Pour toi, cela peut être... Mais on ne ta pas arrêté seul dans la chaloupe.
PIERRE
Grand Dieu !... Mais vous n'êtes pas un peuple de barbares ; vous ne faites pas la guerre aux enfans ou aux femmes... et celui qui était près de moi est un pauvre petit enfant qui ne connaît pas encore le danger et ne sait pas même demander grâce...
LE CAPITAINE
Ah ! te voilà moins fier maintenant.
PIERRE
Capitaine... oui, vous avez raison... oui, j'ai eu tort, je ne devais pas vous braver, je ne devais pas oublier mon frère... Ma mère, ma pauvre mère, c'est elle, il y a deux jours, c'est son aveugle confiance qui m'a jeté cet enfant dans les bras... Quand je le mets sous ta protection, m'at-elle dit, tu seras moins prompt à risquer ta vie. A ce soir, mon fils, à ce soir... Et moi, j'ai répété : A ce soir! J'ai eu le courage de la tromper. .. Entraîné par le désir de venger mon père et de servir mon pays, je lui ai enlevé a la fois son soutien d'aujourd'hui et l'espoir de son avenir... le premier et le dernier de ses enfans... Oh ! grâce pour lui, capitaine... grâce pour ma pauvre vieille mère!...
LE CAPITAINE
Soit, pitié pour eux... Tu l'as dit, nous ne faisons la guerre ni aux enfans ni aux femmes — ^'ous avons à bord quelqu'un que je v;tis t'cnvoyer, et qui consentira peut-être à se charger de ton frère... Pour toi, tu n'as pas a te plaindre; car tu as toi-même prononcé ton arrêt.. Tu attendras ici notre sort et le tien, notre victoire ou la mort.
Il sort.