SCENE V
PIERRE, puis L'ÉMIGRÉ.
PIERRE
Que Dieu sauve ma mère et le pauvre enfant!... Puis après, qu'il [ucnne ma vie... Mais cette personne qui doit veiller sur mon frère, quelle estelle donc?... {Ici , rentre l'Émi(jre.) L'émigré!... Serait-ce lui?... Ohl je ne veux pas... je ne veux pas...
l'émigré
C'est vers vous que m'envoie le capitaine... Vous avez à me confier...
PIERRE
Rien du tout, monsieur.
l'émigré.
Comment?...
P'ERRK.
Non, je ne veux pas que mon frère porte un jour les armes contre son pays... Je ne le veux pas...
l'émigré.
Si je vous jure que jamais il ne servira contre notre... contre votre patrie...
C'est quelque chose ; mais je ne vous cache pas qu'il m'en coulera de vous devoir de la reconnaissance, et d'obtenir de vous un si important
service.
l'émigré.
Vous ne me devrez rien... Je viens vous proposer un marché.
PIERRE
Un marché !...
l'émigré.
11 y a trois ans, ma tète était proscrite, et si j'ai fui dans les colonies anglaises, c'était moins |)our me soustraire à i'échafaud que pour sauver ma femme et une fille que Dieu venait de m'envoyer... Depuis deux mois, ma femn)e est morte, et j'ai voulu revoir la France... Mais, non moins imprudent que vous, j'ai confié a l'Océan la frêle existence de cette enfant... 'Vos inquiétudes sont maintenant les miennes; vos angoisses, je les ressens aussi
PIERRE
Eh bien ?
l'émigré.
Que la bataille s'engage, et les Français vous^ délivreront peut-être, alors qu'ils me tueront, moi, l'émigré, le proscrit... malille sera sans appui, et vous pourrez lui accorder le vôtre....
PIERRE
Et je le ferai, monsieur, je le ferai.
l' IMMIGRÉ.
Si les Anglais vous tuent, je pourrai à mon tour adopter votre frère, ou le rendre à celle qui pleure et vous aliend, el je le ferai aussi , monsieur, je vous le jure; vous voyez bien que ce n'est pas un service que je viens vous rendre... ce n'estqu'un marché que je vous propose et que vous pourrez accepter sans lâcheté.
PIERRE
Oui, un marché sacré ei qui vous ennoblit, monsieur, car, je le vois bien, ce n'est qu'un prétexte pour colorer votre bienfait , c'est moi seul que menace la mort... mes concitoyens victorieux ne trouveront que mon cadavre, les Anglais ne m'épargneront pas, ils me l'ontdit... Il n'importe, j'accepte pour lenfant votre offre généreuse... Monsieur, si quelque jour vous revoyez la patrie, si vous vo/ez ma mère, dites-lui de pardonner à son pauvre fils mort les tortures qu'il lui a fait subir... Si vous voyez grandir l'enfant, dites-lui d'entourer la pauvre vieille de soins et de tendresse... qu'il l'aime pour nous deux à lui seul: car elle est bien bonne, et elle a bien souffert pour l'amour de nous deux...
l'émigré.
Je ferai tout cela, je vous le jure encore... De ce pas , je vais chercher votre frère, à qui je promets, jusqu'à mon dernier soupir, appui et protection... et si le ciel me seconde...
PIERRE
Ah', quelques mots encore, monsieur... tout républicain que je suis, je porte sans cesse suspendu à ma poitrine une image qui vous est bien chère, sans doute...
Il tire de son sein une médaille.
l'Émigré.
Une médaille en or!
Mon père avait eu le bonheur de sauver dix infortunés d'un naufrage; celui qui régnait alors, et qui depuis est mort sur I'échafaud, lui envoya cette médaille en souvenir de sa belle action .. Regardez...
l'émigré
Le portraitde Louis XVI! {Lisaiitsuy le revers.) « Le roi de France à Jacques le pilote... Que Dieu protège le sauveur des naufragés...!) pierre.
Cette médaille, mon père la regardait comme une relique, un talisman précieux, qui devait protéger sa vie, il ne l'a quittée que pour la placer sur ma poitrine., l'instant d'après il était mort; eh bien, monsieur, le matelot de la république a gardé pour cette image d'un roi la croyance religieuse de son père; elle est demeurée là, toujours la, cachée aux yeux de tous, car aux yeux de tous, dans ce temps-ci, la porter était un crime; elle est demeurée l'objet d'un culte sacré, d'une vénération constante et profonde, et, sans cesse, j'en suis certain, je lui ai dû la conservation de ma vie... Aujourd'hui, peut-être, elle me sauverait encore ; mais je suivrai l'exemple de Jacques le pilote, et ce talisman, cette relique précieuse, je vous la confie pour que vous la placiez sur la poitrine de mon frère...
l'émigré.
Comptez sur moi ; à l'instant même votre volonté sera remplie.
PIERRE
Itt. pendant ce temps, je vais écrire ici quelques mots qui vous aideront, après ma mort, a retrouver ma mère, à lui rendre un de ses fils, et à lui porter les derniers adieux de l'aotre. [Il lui serit\ la ma n, el le recoiiiiitii jusqu'à la porte de ta cabine; ou entend le bruit du canon.) Ah! le Combat, le comliat, et je ne puis lienpoureui... prisonnier...
l'émigré.
Mon bras n'est-il pas enchaîné comme le vôtre? je ne puis combattre, ni contre la France, ni contre ceux à qui je dois l'hospitalité... Fatale des-tinée... la victoire des républicains doit à tous deux nous coûter la vie.
PIERRE
Écoutez... écoutez... le feu redouble.
l'émigré.
Les vôtres seront vainqueurs: que le ciel protège les deux enfans qui resteront sans appui!...
PIERRE
Oui, monsieur, oui, nous serons vainqueur», notre cause est la plus juste. '
LE NAUFRAGÉ DE LA MEDUSE
l'émigré, entr'oitvrant la porte de droite placée au fond de la cabine, et qui donne sur le pont du navire. Ah! d'ici... on aperçoit...
PIERRE
MonDieuI... ce sont les Anglais qui ont l'avantage.
l'émigré.
Ils ajustent votre commandant; ils vont le tuer... Non, non, il leur échappe...
Vous avez tremblé pour lui... c'est bien, parce que c'est un Français, n'est-ce pas?
l'émigré.
Non... parce que... c'est un homme... Mais voyez, les Anglais avancent encore... oh! sans doute, ce sont eux qui l'emporteront... Ils sont si jeunes, ces marins de la France!... Regardez celui-là... c'est presque un enfaut...
pierre.
Oh! celui que j'aperçois là-bas, le pistolet au poing sur la dunette de notre beau naxirc... Ciel... on fait feu sur lui !...
Ou entend une délonallon.
l'Émigré. >
Mort, ilsl'ont tué...ils l'ont tué... pauvre jeune homme!...
pierre.
Oui, tué; et de cette cabine je n'ai pu le défendre, je ne puis le venger... Ah ! vous le pleurez aussi, vous.
l'Émigré.
Non, non.
PIERRE
Si fait.
l'émigré.
Non pas.
pierre.
Je vous dis que vous pleurez, je le vois bien; allons, ne le cachez pas, il y a encore du bon sang français dans ce cœur-là.
l'émigré.
L'attaque recommence plus vive, bientôt ils en viendront à l'abordage... Ah! nos compatriotes les repoussent; voyez, voyez de ce coté ! Et de celui-là donc, j'espère que ça marche joliment... ils avancent au pas de course... dam! ça doit avoir de bonnes jambes... ils sont si jeunes, ces marins de France là !
l'émigré.
Oui, oui, vous avez raison, l'avantage est maintenant pour eux ; ils vont jeter les grapins sur le brick.
pierre.
C'est en vain qu'on voudra les repousser, ils avancent... nous avançons!
l'émigré.
Oui, oui, nous avançons, nous gagnons du terrain... Oh ! le brave peuple, le brave peuple!... Regarde, regarde, camarade, les Anglais commencent à fuir; frère, nous sommes victorieux... vienne la mort pour nous à présent, mais victoire à la FraRce t
PIERRE, l'emhrassnnt.
Ah ! je le savais bien, moi, qu'il y avait toujours du bon sang français dans ce cœur-là... mais ô ciel, j'avais oublié... Ah! monsieur, songez à mon frère !