‹ Magasin théâtralChapitre 606 sur 1711 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

MARGUERITE, pvis CHRISTOPHE, et plus tard SEVERIN.

MARGUERITE, seule.

Et maintenant, Christophe arrivera-t-il?... O mon Dieu! faites qu'il vienne... ce qu'il doit demander au roi ne peut exciter ni haine ni colère.. . Demander au roi sa protection quand on a été cruellement dépouillé, c'est honorer sa justice.

Elle s'appuie en pensant cottre la clieniine'e. CHRISTOPHE, paraissant au fond et entrant. Le roi est maintenant à Upsal, je veux y aller sans retard... oui, seulement un instant de repos; mais le repos va sans doute amener la réflexion, et je ne voudrais pas réfléchir... Oui, je vais partir... quelques voituriers me prendront peut-être sur leurs traîneaux... La route d'Upsal est fréquentée et n'est pas longue comme celle que je viens de faire.iS'approchant du feu.) J'aiiesmains glacées... {Apercevant Marguerite.) Grand Dieu!

MARGUERITE

Christophe I

Elle court dans ses Lras.

CHRISTOPHE

Oh! c'est un rêve, n'est-ce pas?

MARGUERITE

Non, Christophe... Oh! pardonne-moi, frère... je vais repartir; Dieu soit loué, je te vois... Oh! ne m'accuse pas.

CHRISTOPHE

Mais pourquoi es-tu venue?

MARGUERITE

Parce que tu m'as en partant parlé de meurtre; parce que tu m'as dit que les voleurs deviendraient peut-être tes assassins, et que je t'ai vu, moi, t'éloigner sans défense; et je ne pouvais rester immobile en attendant; vois-tu, frère? Mais je vaisrepartir;pe soldat Severin, qui m'aamenée, va me reconduire à mon père. {Se jetantdans ses bras.) Oh! je suis une folle, une insensée!... Pardonne-moi, Christophe!

CHRISTOPHE

Pauvre sœur il m'a suffi de prononcer quel-

ques mots pour te jeter toutes mes terreurs dans l'ame... c'est de l'égoïsme... Eh bien! sœur, cet égoïsme, ta vue ne l'a pas détruit... non, car il me semble que c'est Dieu qui, l'inspirant ces craintes et cette incroyable résolution, permet que je puisse te parler à cette heure, et je me sens un grand désir de te confier quelque chose de plus terrible encore.

MARGUERITE

Parle, frère : l'affection veut tous les partages. Dis, qu'as-tu fait, toi?

CHRISTOPHE

En entrant dans ce palais, je riens d'apprendre que le roi est à Upsal ; il faut donc que j'aille à Upsal... mais, avant de partir , j'hésite, sœur, comme j'ai déjà tant de fois hésité.

MARGUERITE

Et pourquoi?

CHRISTOPHE

Tu veux le savoir? je vais te le dire, car il faut que tu me conseilles; oui, sœur, il faut que le cœur prenne conseil du cœur.

MARGUERITE

Je fécoute, frère.

CHRISTOPHE

Et surtout conseille-moi... Mais rapproche-toi de ce feu. {Ils se rapprochent.) Je t'ai dit, sœur, qu'il j. avait un secret dans la vie de mon père, je t'ai dit aussi queje n'avais jamais osé me confier à lui. En apprenant son secret, tu comprendras pourquoi. Il y a quinze ans, sœur, mon père avait accompagné en Danemarck le sénateur EricsonWasa,qui y fut arrêté tandis que la guerre se préparait. Dans ce temps-là le roi Christiern, qui règne sur nous, régnait sur le Danemarck, et mon père ne s'appelait pas André le bûcheron, mais le capitaine Wolgann.

MARGUERITE, effrayée.

Wolgann!

CHRISTOPHE

Attends, sœur; mon père est innocent. Le roi de Danemarck refusa de rendre à la Suède son sénateur, et la guerre éclata bientôt terrible et sanglante, quand, pour arrêter l'effusion du sang, l'on décida de part et d'autre que le sénateur serait conduit dans le château Saint-Jean, qui est situé sur les frontières des deux nations, et qu'il serait jugé par un sénat composé de douze membres dont six fournis par la Suède et les autres par le Danemarck. Mais, en attendant le jour du jugement, la Suède avait exigé que la garde du sénateur serait confiée à un Suédois, et l'on choisit pour cela le capitaine Wolgann, le plus brave elle plus loyal de son temps. J'étais âgé de douze ans alors, et j'avais accompagné mon père avec ma mère, qui venait de te mettre au monde. Les travaux des universités, que j'avais suivis avec trop d'application, m'avaient appris bien des choses déjà, mais causé une maladie désespérante; un médecin fut appelé, c'était un savant Bohémien, qui, avec l'aide de Dieu, me sauva; mais, tandis que monpauvre père prodiguait à son débile enfant ses soins et ses prières, il oublia pen-

dant une heure entière l'auguste prisonnier, qui, seul, sans conseils, sans secours peut-être, eut un instant de désespoir et de folie; car il s'empoisonna... et alors, sœur, le roi Christiern, voulant offrir une réparation à la Suède au désespoir, assembla un tribunal qu'il présida lui-même, et qui, déclarant Wolgann traître et empoisonneur, le condamna à mort comme assassin du sénateur. Aidés de quelques amis, nous prîmes alors la fuite; ma pauvre mère mourut bientôt dans nos bras, et quelques années plus tard, à la faveur des guerres qui ont fait triompher Christiern, nous rentrâmes en Suède, espérant y trouver quelques preuves de l'innocence de mon père; mais la famine nous y a courbés aux travaux les plus durs, mon père y est devenu, pour te nourrir, le bûcheron qu'on appelle André, et moi , sœur, pour tout le monde, excepté pour toi, Christophe, que l'on appelle le fainéant voyageur.

MARGUERITE

Et je ne savais rien, moi... et je ne vous plaignais pas pour toutes vos souffrance...

CHRISTOPHE

Comprends-tu, sœur, pourquoi je n'ai rien pu confier à mon père?... comprends-tu que j'eusse été forcé de lui dire : Je cherche à accomplir une œuvre impossible peut-être, et qui, si je puis l'achever, ne pourra recevoir son exécution qu'en attirant sur nous les regards de tous les hommes de la cour et de l'armée, qui vous reconnaîtront, vous, mon père, qui se souviendront que vous êtes un contuniace ?...

Grand Dieu!

CHRISTOPHE

Oui, sœur: si mon père était découvert, les échafauds sont toujours prêts a Stockholm, et les sentences durent la vie d'un homme.

MARGUERITE

Et quel moyen, frère, as-tu donc trouvé pour pouvoir réussir sans compromettre notre père?

CHRISTOPHE

C'est devant celui-là que j'hésite.

MARGUERITE

Quel est-il?

CHRISTOPHE

Il faut que je me résigne a pouvoir dire à tous ceux qui me demanderont le nom de mon père : « Je ne l'ai jamais su, moi, je suis orphelin. » Oh! je puis avoir eu cette pensée sans honte et sans reproche de conscience; car je jure Dieu que si j'ai tant fait pour mériter d'entrer peut-être un jour à la cour de Christiern, c'est que j'ai vu que la puissance de Christiern sur nous n'a commencé que depuis la mort du sénateur ; c'est que je suis sûr, moi, que l'on sait à la cour de Christiern d'où venait le poison qui a tué le sénateurWasa; c'est que je suis certain, sœur, que là seulement sont les preuves de l'innocence de mon père ; et je veux les y trouver, moi.

MARGUERITE

Oui frère; et si tu vois le chemin qu'il faut

CHRISTOPHE LE SUEDOIS

prendre pour cela, quelque dangereux qu'il soit, nous devons le faire sans hésiter.

CURISTOPHE.

K'est-ce pas, Marguerite?

MARGUERITE

Mais il faut que mon père sache tout, vois-tu, qu'il t'admire et se résigne... et je lui dirai tout, moi; je le consolerai de ton absence, et tandis que tu entreras, toi, l'orphelin, dans la cour du roi, moi, je veux dire à mon père : « Voici ce que Christophe a osé, et maintenant il a le courage de te désavouer parce qu'il espère pouvoir dire un jour en te montrant à tous : Voici mon père, qui ne s'appelle plus André le pauvre, mais le capitaineWolgann,dontj éprouverai l'innocence.»

CHRISTOPHE

Oh! Marguerite, que tu as bien compris ma pensée !

SEVERIN, veiiatH des appartemens adroite avec un parchemin à la main.

Marguerite!

CHRISTOPHE

Qui t'appelle?

MARGUERITE

C'est Severin.

SEVERIX.

Venez; il faut que je reparte à l'instant.

Je vous la confie, Severin.

MARGUERITE, pleurant.

Adieu, Christophe.

CHRISTOPHE

Du courage ! songe à ta grande mission.

MARGUERITE

Oui, frère.

Christoplie Faccompagne sous le vcsLiIjule ; il semble la recommander à Severin Maiguerile et Sevcriu disparaissent.

CHRISTOPHE, rentrant en scène.

Ahl ma force et mon espoir sont revenus.

Fredage paraît à la petite porte de gauche.

VWVWVWVWVVVWVWtVV\ VWWV VWVWVW.VWWK.VWWVX'VVK wvw%

Page 1