‹ Magasin théâtralChapitre 609 sur 1711 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

FRÉDAGE, OLAUS.

GLAUS, entrant.

Frcdage! {Au capitaine Magnus, qui l'accompagne.) Laisseï-nous. {Le capitaine sort par le fond et ferme les portes . A Frédage* .) Avecqueîle horrible impatience je t'attendais 1... Eh bien! et ce manuscrit du paysan?

FRÉDAGE.

Je l'ai.

OLAUS

Je suis sauvé... Donne-le-moi vite, et ta récompense...

FRÉDAGE.

Ma récompense... oh! nous y songerons plus tard... Tout n'est pas encore bien en règle; car je n'ai pu avoir le livre qu'en attirant ici le paysan.

Il est à Stockholm ?

FRÉDAGE.

Il y est?

OLAUS

Il faut qu'on le cherche, qu'on rac l'amène.

FRÉDAGE.

Que voulez-vous faire?

OLAUS

Lui donner maintenant de l'or pour qu'il m'en déclare l'auteur... et avec quelques écrits que je lui ferai faire, et que j'ai bien combinés d'avance, je m'arrangerai si bien, que, s'il voulait le nier plus tard, on ne pourrait le croire. Ah ! combien l'as-tu payé?

FRËD.4GE.

C'était folie que de vouloir l'acheter, il ne l'aurait jamais vendu.

OLAUS

Et qu'as-tu donc fait?

FRÉDAGE.

Je l'ai volé.

OLAUS

Volé!

Vous m'aviez dit, monseigneur, que votre salut dépendait de la possession de cet écrit; je n'ai songé qu'à vous sauver, moi!

OLAUS, lui tendant la main.

Merci, Frédage ! mais comment ce paysan estil à Stockholm?

FRÉDAGE.

Il vient demander justice au roi.

OLAUS

Il peut nous perdre !

FRÉDAGE.

Non, monseigneur... Les galères de déportation partent dans une heure du port de Stokcolm , et vous avez le pouvoir de déporter sans jugement.

* Frédage, Olaûs.

CHRISTOPHE LE SUEDOIS

OLAUS

Le déporter! tu as raison... oui... mais s'il reyient plus tard..,

FRÉDAGE.

On ne revient pas du fond Je la Laponie.

OLAUS

C'est vrai... je vais chercher un parchemin. FRÉDAGE, tirant z(« parchemin de sa poche. J'en ai un tout prêt... l'acte est écrit... il n'y manque plus que votre signature.

Il le met sur la laLIe à droite.

OLArS.

Tu es l'homme de la prévoyance... donne... tu le déportes au Cap-Nord.

FRÉDAGE.

Oui, c'est plus loin encore que Tornéo, et plus dangereux. Maintenant donnez-moi cet acte, et je m'en charge.

OLArs, api-ès avoir signé.

Le voici. {Â pan. ) Il est e:itre bonnes mains. ( Haut. ) Et toi, donne-moi ce livre.

FRÉDAGE.

Ecoutez : savez-vous ce que j'ai fait, moi, pour m'en emparer?... jai joué ma vie.

OLALS.

Tu veux parler de ta récompense ; je te la ferai belle.

FRÉDAGE.

Non, pas de ma récompense, mais de ma part.

OLÂUS.

Je ne te comprends pas.

FRÉDAGE.

Je vais m' expliquer... vous voulez m'offrir de Tor, n'est-ce pas? Et si je ne parais pas satisfait d'abord... vous augmenterez la somme.

OLACS.

Combien veux-tu?

FRÉDAGE.

Je veux surtout la moitié de la gloire qui doit rejaillir sur le faux créateur de ce grand travail.

OLAUS

Tu sais donc ce que contient ce livre?

FRÉDAGE.

Je sais qu'il est assez immense pour avoir pu occuper deux hommes et deux pensées; je sais que nous sommes complices dans le vol et le meurtre; car cette déporlalion, c'est un meurtre. En un mot, le temps est précieux, et je serai concis. Je veux que dans quelques jours on dise par toute la Suède : Olaiis et Frédage ont gravi les monts inaccessibles, ils ont osé tous deux livrer combat aux Géaux qui désolent le pays.

OLAUS

Tu es insensé.

FRÉDAGE.

Non pas, monseigneur., .je suis possesseur d'un manuscrit précieux, et je ne vous le vendrai pas

* Olaiis, FrJdage.

pour de l'or... de l'or! mais j'en ai dépensé vingt fois plus que vous ne pourriez m'en donner... Tout ce que l'or peut procurer, je l'ai acheté, usé : haine, amour, orgie, ivresse, j'ai usé tout cela, moi, jusqu'à m'en fatiguer. Mais je ne connais pas les émotions que procure le mérite; celles-là seules ne s'achètent pas, et celles-là peuvent seules me ravir et m'émouvoir. Or il y a dans ce livre humanité, génie; et je n'ai pas encore eu, ifljfei, les applaudissemcns d'une foule, je n'ai eu que ses huées. Je ne sais pas ce que c'est que l'adoration, le respect, la reconnaissance, et tout cela est attaché à ce livre comme le parfum l'est à la fleur. C'est tout cela qu'au péril de ma vie j'ai volé sans aide et sans peur; c'est là ce que généreusement j'offre de partager avec vous, Olaus... mais ce que pour ton palais rempli d'or je ne te vendrais pas.

OLAUS, Stupéfait.

Quoi!... tu espères, Frédage, que je mettrai ton nom près du mien, dans une page que l'histoire devra conserver?

FRÉDAGE , froidement.

A moins que la page ne manque dans l'histoire.

OLAUS

Mais tu oublies donc que tu es un damné, toi!... un empoisonneur... par profession?

FRÉDAGE.

Vous êtes plus habile que moi, vous... vous vous faites appeler médecin...

OLAUS

Est-ce que tu oses nous confondre?

FRÉDAGE.

J'ose dire, monseii;neur, qu'il y a peu de distance entre celui qui tue et celui qui fait mourir .. et tous deux, par différens moyens, nous avons détruit des ennemis du roi... et dans ce moment, je l'avoue, si j'avais voulu me parer seul de la gloire dun autre, après avoir volé le livre... j'en eusse empoisonné l'auteur... C'est vrai... Vous, vous l'eussiez forcé a vous le vendre, et bientôt, pour quelques florii.s de plus, avec des écrits embrouillés, mais raiionnés et calculés d'avance, vous eussiez paralysé tous ses efforts à venir, si bien qu'à l'heure de votre gloire usurpée, le malheureux en serait mort de désespoir... Or, monsei^^nenr, chacun de nous eût dans l'un ou l'autre cas, sans haine et sans pitié, couché le même homme dans la tombe, n'est-ce pas? Et savezvous où sérail la différence?... Le voici : vous eussiez ménagé la loi. je l'eusse bravée, moi. Or, j'ose nous confondre, et je dis que nos noms peuvent parfaitement s'allier ; car, damné pour damné, nous le sommes autant l'un que l'autre... il y en a seulement un plus lâche, c'est celui qui risque le moins... et maintenant que j'ai dit, monseigneur, répondez, hâtez-vous... Sera-ce la paix? sera-ce la guerre?

OLAUS, après une courte réflexion.

J'aime mieux la guerre.

FRÉDAGE.

Vous avez tort, vous n'avez pas le temps de la faire.

OLAUS

Je puis vaincre sans combat, moi tout-puissant ici, pendant l'absence du roi.

FRÉDAGE.

Vaincre !..• je ne serais vaincu que si vous m'aviez pris ce livre... et pour l'avoir, moi, j'ai tué un homme.

Et si je te faisais tuer pour l'avoir à mon tour?

FRÉDAGE.

Et pour me faire tuer, de quoi m'accuseriezvous donc?

OLAUS

Au moins de désobéissance.

FRÉDAGE.

Cela n'entraîne pas la mort.

OLAUS

Non, mais la prison.

FRÉDAGE.

Et vous me ferez enfermer?

OLAUS

Dans un cachot, d'abord.

FRÉDAGE.

Et plus tard?

OLAUS

Dans un cercueil.

FRÉDAGE.

On n'y met que les morts, et je suis invulnérable.

OLAUS

Tu railles...

Je ne raille point, monseigneur... et je perds patience, et je vous défie, moi...

OLAUS

Tu me défies? {Appelant.) Capitaine Magnus?

FRÉDAGE, se jetant au— devant de lui.

Arrêtez... vous vous perdez, Olails! Partageons; il en est temps encore.

OLAUS

Je veux tout.

FRÉDAGE.

Vous n'aurez rien, monseigneur.

OLAUS , le regardant.

Ah ! tu trembles déjà ?

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