‹ Magasin théâtralChapitre 611 sur 1711 · SCENE YIII · texte numérisé non relu

SCENE YIII

FRÉDAGE, puis ARVIDE.

FRÉDAGE.

Il avait raison, il n"a pas voulu le partage, et je rends grâce à sa rapacité, tout me reste... à moi seul ; et je comprends maintenant comme Olatis que deux noms s'entremélant se brouillent dans la mémoire des hommes... Un seul s'y fixe, s'y grave... et celui-là sera le mien, Frédage... ARVIDE, entrant précipitamment.

Frédage !

FRÉDAGE.

C'est toi!

ARVIDE.

Sais-tu, frère, ce qui se passe?...

FRÉDAGE.

Quoi donc?

ARVIDE.

On conduit Olaiis aux galères de déportation.

FRÉDAGE.

C'est moi qui viens de l'y envoyer.

Toi!

FRÉDAGE.

Oui... {Arvide fait un geste d'indignation.) Oh! je ne l'ai fait que parce qu'il m'y a forcé... Je lui ai d'abord généreusement offert la moitié de la prise: mais il la voulait toute entière, et, pour détruire mes justes prétentions, il voulait me faire assassiner... Lui, misérable intelligence, qui n'a pas compris que, pour bien cacher la fraude, et conquérir la gloire, il fallait avoir à ses côtés un homme habile et sûr, partageant les succès, les trophées, mais aussi les dangers, les veilles et les combats !

Fre'Jage, Arvide,

ARVIDE.

Tu es plus clairvoyant que lui, Frédage.

FRÉDAGE.

Plus habile aussi.

ARVIDE.

Et surtout plus sage... Toi, qui comprends si bien que, pour cacher la fraude, et conquérir la gloire, il faut être deux hommes habiles et sûrs... sais-tu que tu es né sous une heureuse étoile?

FRÉDAGE.

Moi?

ARVIDE.

Oui. Ne vois-tu pas qu'à l'instant même oii le destin t'enlève Olaijs, qui devait t'assister, il t'envoie un homme sûr et dévoué, qui sait tout, et qui jure, lui, de te prêter assistance et de partager en bon frère avec toi tous les bénéfices et tout le poids du fardeau?

FRÉDAGE, s'ëloignant d'Ârvide, et à part. Je viens de faire une faute... j'ai parlé comme un imprudent.

ARVIDE, l'obseriant.

Il ne répond pas.

FRÉDAGE, se rapprochant et faisant le bon homme. Je te remercie, Arvide...

ARVIDE, lui donnant une poignée de main. Il n'y a pas de quoi.

FRÉDAGE, embarrassé.

Mais, vois-tu , la position n'est plus tout-à-fait la même...

ARVIDE.

Tu crois?

FRÉDAGE.

J'en suis sûr, et tu vas le voir.. . Tu ne te fâcheras pas si je te dis tes vérités.

ARVIDE.

Jamais... Ne te gêne pas.

FRÉDAGE.

Je sais bien que moi-même je ne suis pas un saint...

ARVIDE.

Entre nous tu peux l'avouer... Ensuite...

FRÉDAGE.

Et la compagnie d'OIaus devait être en tout point honorable pour moi : car Olaûs, qui ne valait certes pas mieux qu'un autre, avait toujours eu l'adresse de cacher ses fautes, tandis que toi... tu t'es souvent laissé prendre et mettre en juge-

ARVIDE.

Je n'ai pas eu de chance.

FRÉDAGE.

Si bien qu'à cette heure même bien des gens... Tu m'as permis de te dire tes vérités...

ARVIDE.

Va toujours.

FRÉDAGE.

Bien des gens savent que le nom d'Arvide est celui d'un échappé de prison.

ARVIDE.

J'y ai bien songé, et je suis bien décidé à en prendre un autre.

FRÉDAGE, embarrassé.

Oui; mais... sais-tu si je puis avoir confiance en toi, moi ?

ARVIDE.

J'en aurai bien en toi!... Tiens, Frédage, je vais au fait, et je serai franc, moi, qui sais qu'avec des armes différentes nous avons fait le même métier; toi, tu t'es servi du poison, arme lâche... moi du poignard, ai-me plus noble, et surtout plus dangereuse pour celui qui l'emploie. Et, entre nous soi dit, nous nous valons, mon frère ; car le crime n'a qu'un échelon, et tous ceux qui y sont montés se trouvent au même niveau... L'on n'y admet ni grade ni distinction, et quand à l'heure d'une bonne aubaine on retrouve un compagnon qu'on a coudoyé jadis sur l'échelon dangereux... ce qu'il y a de plus sage à faire, et surtout de plus prudent, c'est de lui dire franchement, en lui tendant la main : A nous deux.

FRÉDAGE, à part.

Il a raison... D'ailleurs il pourra me servir... autrement il me perdrait... [Tendant le main à Arvide.) A nous deux, compagnon.

ARVIDE, lui donnant la main,

A la bonne heure!

FRÉDAGE.

Quel nom prendras-tu?

ARVIDE.

Peu m'importe!

FRÉDAGE.

Et passeras-tu pour mon disciple, ou mon égal?

ARVIDE.

Comme tu voudras.

FRÉDAGE.

Cependant il importe à ta gloire...

ARVIDE.

De la gloire!... Dieu m'en préserve!

Et que veux-tu donc?

ARVIDE.

Beaucoup d'argent.

FRÉDAGE.

Voilà tout?

ARVIDE.

Rien de plus.

FRÉDAGE, lui sautant au cou.

Ahl mais, il fallait donc le dire tout de suite... Nous nous entendrons parfaitement.

ARVIDE.

Ça me fait plaisir.

FRÉDAGE, lui tendant la main.

Et dès ce moment nous pouvons jurer de nous être dévoués jusqu'à la mort.

ARVIDE, lui donnant la main.

A la vie, à la mort!... Seulement nous ne boirons jamais ensemble.

FRÉDAGE, étonné..

Mais si tu redoutes mon poison, je dois donc craindre ton poignard ?

ARVIDE.

Toi, non pas! Frédage, tu pourrais beaucoup saus moi... mais moi, qui suis ignorant et mala-

droit, je ne pourrais rien sans toi... Tu as le trésor, je ne devrais donc me servir de mon poignard que pour te défendre.

FRÉDAGE.

C'est juste. Et nous sommes, tu le vois, bien maîtres de ce livre puissant.

ARVIDE.

Oui,"puissant... Depuis une heure il a déjà fait déporter un ministre, condamner un paysan, et par lui deux hommes pluspauvres que Job peuvent déjà caresser à l'avance une fortune.

FRÉDAGE.

Et des honneurs. Le destin, Arvide, a fait la part de tous... il a fait du paysan l'inventeur, et il fera de nous...

ARVIDE.

Les exploiteurs.

FRÉDAGE.

Précisément... les inventeurs, vois-tu, ne sont bons que pour inventer...

ARVIDE.

Et les exploiteurs sont très-bons pour s'enrichir.

FRÉDAGE.

C'est la loi commune. [Apercevant Eric qui entre lentement par le fond.) Quel est donc cet homme qui rôde ?

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