SCENE YI
GUSTAVE; puis CHRISTOPHE.
GUSTAVE, seul.
Oui... il faut que je sèche cette larme dont j'ai honte... Et pourquoi?... Ce ne sont pas eux que je pleure... c'est ma joie perdue... ma dernière illusion qui s'en va... Je souffre, parce qu'il est cruel de sentir toute amitié, toute consolation, vous échapper et glisser dans vos mains... A vous, jeune homme avide de sympathies... Eric Bauner est mort en combattant... Marguerite est la fille de Wolgann... Marguerite, mon seul amour... Oh ! je ne puis le briser sans souffrir...
Il s'appuie sur la rampe de l'escalier du palais. Christophe parait dans la nie de droite et entre sur la place.
CHRISTOPHE
Me voici donc au palais de Stockholm, d'où je fus déporté jadis ; et je ne le trouve plus entouré de sombres sentinelles; c'est qu'il est habité maintenant par un régent suédois, qui permet que le pauvre puisse s'approcher de lui... Mais cette fête l'occupe sans doute... et je ne puis attendre; et il m'a fallu même venir avant, car mon père est sans asile , est hors la loi, à cause de cette révélation que l'on m'a faite et que je ■viens faire... Le régent le protégera, j'en suis sûr... Mais comment pénétrer dans ce palais?... Oh! je dois, je veux le tenter...
Il monterescalier du palais.
GUSTAVE , comme réveillé par le bruit de ses pus. Du monde?... {Reconnaissant Christophe.) Grand Dieu !
CHRISTOPHE, se retournant à sa voix.
Quelqu'un!... mais... { Il redescend les marches. ) Pierre !
GUSTAVE , surpris.
Christophe ici!
CHRISTOPHE
Pierre !... non, je ne me trompe pas... Pierre, portant aujourd'hui ce riche costume et l'épée!
Oui.,. Pierre n'est plus ouvrier...
CHRISTOPHE
Et depuis quand donc as-tu quitté les mines?
GUSTAVE
Depuis la première bataille de Gustave...
CHRISTOPHE
Ah! tu l'as dignement gagnée, cette épée... Tant mieux, mon frère...
Il lui tend la main.
GUSTAVE, feignant de ne pas l'apercevoir. Oui... je l'ai échangée contre mon sang, et le ciel a secondé mes efforts.
CHRISTOPHE
Tu as bien mérité d'être heureux; mais le bonheur t'a bien changé, Pierre !
GUST.4.VE
Pourquoi?
CHRISTOPHE
Parce que je t'ai déjà vainement tendu deux fois la main.
GUSTAVE, lui donnant la main.
Christophe!... ( A part. ) Ce n'est pas lui le coupable!... {Haut. ) Et tu n'as pas combattu pour Gustave, toi ?
CHRISTOPHE, tristement.
Non, je ne le pouvais pas.
GUSTAVE, à part, en lui quittant la main. En effet, le fils de Wolgann...
Il veut rentrer au palais.
CHRISTOPHE, rarrêlanl".
Tu as, toi, le droit d'entrer à celte fête?...
GUSTAVE
Oui.
* Gustave, Cliristoplie.
CHRISTOPHE
Et tu vas t'approcher du régent?
GUSTAVE
Oui; pourquoi?
CHRISTOPHE
Pierre, conduis-moi près de lui.
GUSTAVE
Toi?
CHRISTOPHE
Oh ! que je le voie un instant !...
GUSTAVE
Mais, insensé, qu'espères-tu donc?... toi qui oses en ce moment le montrer à Stockholm!... Tu veux t'approcher du régent... mais s'il te demandait tes noms, que lui répondrais-tu?
CHRISTOPHE
Je les lui dirais.
GUSTAVE
Et tu te nommes?
Christophe Wolgann.
GUSTAVE
Wolgann !... et c'est à moi que tu oses le dire?
CHRISTOPHE
Conduis-moi près de Gustave.
GUSTAVE
Attends!... Tu viens de me dire tes noms, et tu ne m'as pas demandé les miens.
CHRISTOPHE, surpris.
Tes noms !...
GUSTAVE
André m'a bien caché son nom jadis; qui te dit que je ne vous ai pas caché le mien?
CHRISTOPHE
Et tu te nommes?
GUSTAVE
Gustave Wasa.
CHRISTOPHE
Gustave!... Oh! mon père est sauvé... Pierre., oh! j'ai toujours pressenti que tu serais un grand homme un jour... Toi, le régent!... Oh! pardonnez, mon prince... Qui vous demande justice doit l'obtenir, n'est-ce pas?
GUSTAVE
Justice ?
Mon- prince, Wolgann est innocent... Le sénateur votre père a été tué par un traître envoyé par Christiern; je vous le prouverai.
GUSTAVE
Que dis-tu?
CHRISTOPHE
Je vous montrerai l'assassin de votre père.
GUSTAVE
L'assassin?
CHRISTOPHE
Je vous le montrerai , j'en aurai toutes le* preuves.
GUSTAVE
Mais quand donc?... quand donc?
CHRISTOPHE
Bientôt, mon prince ; mais avant d'attaquer le
CHRISTOPHE LE SUEDOIS
coupable, songez à l'innocent, d'abord; voilà quinze ans qu'il souffre... Et vous le savez, mon prince, cet acte d'exil signé de vous a déjà mis mon père hors la loi.
Un acte signé de moi?
CHRisïOi'HE, vivement.
On a abusé de votre nom, n'est-ce pas?
GUSTAVE
Oui, Christophe... mais André, Marguerite, où sont-ils ?
CHRISTOPHE
Je viens de les laisser aux portes de la ville... car ceux qui doivent redouter la présence de Wolgann pourraient l'y rencontrer, et ceux-là savent qu'il est hors la loi... et je voulais m'approcher du régent, moi, pour lui demander pour mon père innocent un asile jusqu'à demain... Oh! si je n'étais pas sûr de pouvoir prouver l'innocence de mon père, je ne demanderais pas à le mettre entre vos mains, à vous l'amener en otage.
GUSTAVE
André n'est pas coupable ! tu peux le prouver. .. il réclame un asile... il aura mon palais. Hâtetoi, Christophe; car la réhabilitation d'André, c'est ma joie- Je souffrais trop à vous hair, après vous avoir tant aimés. Viens; mais viens donc, j'ai déjà vainemeul ouvert deux fois les bras pour l'embrasser... Va, ramène-moi vite André, Marguerite; je veux déclarer en présence de tous que je les prends sous ma sauve-garde.
CHRISTOPHE
Oh! ne faites pas cela, mon prince; celui qui a préparc le poison de votre père pourrait fuir ou combiner une nouvelle infamie.
Il est donc au palais?
CHRISTOPHE
11 y est!
GUSTAVE
Son nom?
CHRISTOPHE
Oh! vous ne pourriez le croire; mais au point du jour je vous le nommerai, car alors j'aurai des preuves.
Il veut sortir.
GUSTAVE, l'arrêtant.
Son nom, Christophe... son nom?... Oh! tu n'as pas pu croire que je pourrais attendre une minute la révélation d'un homme qui sait le nom du meurtrier de mon père... Son nom, dis-moi son nom...
CHRISTOPHE
Vous le voulez, mon prince?
GUSTAVE
Oui, oui, je le veux... je te l'ordonne...
CHRISTOPHE
C'est Frédageî...
GUSTAVE
Frédage !
CHRISTOPHE
A empoisonné le sénateur Wasa...
Tu es insensé!...
CHRISTOPHE
Non, mon prince, non...
GUSTAVE
Frédage... Mais où donc est le crime, où donc est la vertu?... Sont-ils donc si bien confondus qu'on ne peut les distinguer?... Frédage accuse André, qui m'a sauvé la vie ; André accuse Frédage, dont la sainte humanité se révèle toute entière dans sa pensée sublime et son puissant courage...
CHRISTOPHE
Frédage n'a jamais eu ni pensée ni courage...
GUSTAVE
Lui:...
CHRISTOPHE
Il n'a eu que l'audace de voler le fruit du courage et de la pensée...
GUSTAVE
Qui le prouvera?
CHRISTOPHE
La montagne... car un homme a gravé son nom sur les plus hauts rochers des monts Geta... et la neige qui les couvre à cette heure ne l'aura pas effacé quand ie soleil chassera la neige du sommet des rochers...
Mais ce nom... tu le sais donc, toi?...
Fia de la musique dans la coulisse.
CHRISTOPHE
Vous souvient-il, mon prince, de la cabane d'André... et des longues absences de Christophe qui désolaient son père?...
GUSTAVE
Oui...
CHRISTOPHE
Ne vous souvient-il plus qu'une nuit vous aviez promis d'échanger vos secrets contre les siens... et qu'alors Christophe vous confia que l'accomplissement de son projet sauverait bien des hommes?...
GUSTAVE
Ah I le souvenir de cette nuit-là ne me quittera jamais :
CHRISTOPHE
Ni moi non plus, mon prince... car ce fut cette même nuit qu'on m'a volé le livre que Frédage a signé de son nom...
GUSTAVE
A toi?...
CHRISTOPHE
A moi, Christophe Wolgann.
GUSTAVE
Ce livre...
Était le fruit de mon travail et de ma pensée...
GUSTAVE
Grand Dieu!
CHRISTOPHE
Et mon nom est celui que vous dira la monta-
AlAGASiN THEATRAL.
gae... et cette même nuit, mon prince, on m'a enlevé pendant mon sommeil... ma cape et mon livre avec elle...
GtJSTAVE.
Ta cape ; mais c'est moi qui m'en suis revêtu...
CHRISTOPHE
Vous?...
GUSTAVE
Oui, pour échapper aux recherches... moi, trahi!... moi, perdu I... Oh! ce n'était pas Gustave qu'ils ont cru tuer... mais Christophe; c'est toi que l'on a volé, frère... c'est moi qu'ils ont frappé... Nous nous vengerons ensemble, n'est-ce pas?... Mais que n'es- tu venu plus tôt?...
CHRISTOPHE
J'avais les fers aux mains...
Prisonnier?...
CHRISTOPHE
Non... déporté... par les voleurs...
GUSTAVE
Déporté!... Oh! ils mourront, ces hommes infâmes... qui, s'enveloppant dans la sublime dépouille de leur victime, s'en sont fait un manteau qui cachait le sang de mon père et le mien... car l'assassin, l'espion et le voleur...
CHRISTOPUE.
C'est Frédage... mon prince... toujours Frédage...
GUSTAVE
Lui!.:. Mais tu m'as promis des preuves... il m'en faut de convaincantes, vois-tu? car Frédage est à cette heure l'idole du peuple et de l'armée.. . la Suède l'appelle aujourd'hui son sauveur.
CHRISTOPHE
Et pour renverser une idole sans exciter la rumeur, il faut frapper un coup bien sûr... je le saisi Dans quelques heures, nous le pourrons, mon prince, et si je n'ai pu attendre jusque alors pour m'approcher de vous, c'est que mon père est en danger de mort...
GUSTAVE
Cours le chercher, Christophe! va, cette porte s'ouvrira pour vous, mais secrètement encore; va, nous avons été frères par le malheur... nous le sommes par le danger... nous le serons par la puissance... Puisque nous sommes frères... ta famille, c'est la mienne... et voilà trois mois que je n'ai vu ma famille...
Régent Gustave Wasa... vous défendrez Wolgann... et puis après, Pierre... tu me feras justice aussi.,, n'est-ce pas?
GUSTAVE , lui serrant la main.
Comme à mon frère... [Se dirigeant vers le palais.) Je vais vous attendre.
Christophe, qui l'accompagne, lui serre encore une fois la main ; Gustave rentre au palais.
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