‹ Magasin théâtralChapitre 642 sur 1711 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

SEVERIN, FRÉDAGE, puis ARVIDE.

FRÉDAGE.

Bien; on a descellé cette porte qui doit me servir de passage. ( A. Sevmn. ) Approche.i. £t auft

me disais-tu au sujet de ce cadavre trouvé ce matin ?

SEVERIN

Un meurtre pendant cette nuit de fête étonne tout le monde.

FRÉDAGE.

Tu n'as pas vu rhorame assassiné?

SEVBRIN.

Non, monseigneur.

FRÉDAGE.

On ne dit pas son nom?

SEVKRIN.

Non, monseigneur.

FRÉDAGE.

Je vais te le dire.

SEVERIN

Vous le savez?

FRÉDAGE.

Oui, A tu t'empresseras de l'apprendre à tous... C'est Christophe Wolgann , paysan condamné et qui était hors la loi. Va, et répands rapidement cette nouvelle.

SEVERIN

C'est facile.

FRÉDAGE.

Fais ce que je t'ai commandé. ( Severin salue et sort. ) J'avais prévu que ce meurtre serait aussitôt découvert... Peu m'importe; les morts ne parlent pas, et Christophe est mort. [A Arvide, qui entre par le fond.) Ah ! te voici, ArviJe? tu sais que j'ai moi-même fait publier le nom de notre ennemi mort?

AUVIDE.

Toil...

Oui, j'ai pensé qu'il fallait que le nom du proscrit fût aussitôt connu, pour être plus tôt oublié- Mais as-tu peur?

ARVIDE.

Non ; il paraît qu'il y a peu de danger... Tu ne trembles pas, toi?... et je redoute si peu la mort, que je songeais tout-à-l'heure à ce que je vais faire de ma vie.

FRÉDAGE.

Oui, toutes les terreurs sont évanouies maintenant... et nous pouvons faire des projets...

ARVIDE.

Et j'en fais déjà.

FRÉDAGE.

Lesquels?

ARVIDE.

Je veux bientôt acheter le prieuré d'un monastère.

FRÉDAGE.

Tu veux devenir prieur?...

ARVIDE.

J'y suis décidé.

FRÉDAGE.

Par goût?

Non. par raison. Vois-tu, Frédage, j'ai trentec nq ans passes : une fois les trente-cinq ans ac-

complis, les rides commencent à se dessiner, les cheveux s'en vont, l'embonpoint arrive...

FRÉDAGE.

L'embonpoint!...

ARVIDE.

Ça peut venir... et quand on prévoit ces infirmités, il faut prendre une condition où elles sont de rigueur... car un prieur devient plus vénérable à mesure qu'elles augmentent... A chaque ride qui se marque, à chaque cheveu qui tombe, il voit ses inférieurs se courber plus bas devant lui, et, laissant avec calme arriver la vieillesse, il peut faire à la fois bonne chère, bon somme, et sa paix avec le Seigneur.

FRÉDAGB.

Et, de plus, il a le droit de donner l'absolution.

ARVIDE.

Qu'il tient toujours au service de ses amis.

FRÉDAGE.

C'est sagement pensé.

ARVIDE.

Et toi, qu'ambitionnes-tu?...

FRÉDAGE.

Moi, c'est bien différent : je songeais tout-àl'heure à cette immense influence que j'ai acquise sur les Suédois, et je me disais que le prince Gustave s'aventure souvent dans les batailles, que son étoile pourrait le trahir un jour. ..

ARVIDE.

Et qu'alors ?...

FRÉDAGE.

Qu'alors il mourrait sans postérité, sans parens... que la régence ou la royauté deviendrait élective...

ARVIDE.

Est-ce que tu rêverais la royauté?

FRÉDAGE.

Pourquoi pas?...

ARVIDE.

A chaque danger qui naît, Frédage, ta frayeur augmente... mais après chaque danger passé, ton ambition grandit...

FRÉDAGE.

L'ambition s'arrêtera... les dangers sont finis... et c'est bientôt l'heure du triomphe !

ARVIDE.

Je veux te voir triompher, et puis partir aussitôt...

FRÉDAGE.

OÙ veux-tu donc aller?...

ARVIDE.

Très-loin d'ici... Moi, je n'ai plus d'ambition; tu peux maintenant parfaitement te passer de moi... Nous devions partager, et je t'abandonne ma part des brillans résultats à venir...

FRÉDAGE.

Mais tu es donc insensé?... Le travail était rude... il est achevé... et tu veux maintenant perdre ta part des bénéfices... Attends donc au moins que ton escarcelle soit bien garnie d'or.

ARVIDE.

De l'or, j'en aurai sans cela.

CHlllSTOPHE ].E SLEDOJS.

FREOAGE.

Et comment?...

ARVIDE.

Je sais où il avait enfoui ses trésors...

FRÉDAGE.

Qui donc?...

ARVIDE.

Celui que j'ai tué cette nuit; et ses trésors me suffiront... tout le reste est àtoi. ..

FRÉDAGE.

Des trésors 1... il en avait donc trouvé sur les galères d'exil?...

ARVIDE.

Non ; mais il avait eu soin d'en cacher avant sa déportation...

FRÉDAGE.

Tu deviens fou.

ARVIDE.

Pourquoi?

FRÉDAGE.

Comment! des trésors cachés par ce paysan qui mourait de faim et de misère?,..

ARVIDE.

Quel paysan ?

FRÉDAGE.

As-tu donc perdu la mémoire?

ARVIDE,

Non , pardieu ! j"ai bonne souvenance, et je ne te comprends pas ; car, comme moi, tu l'as bien vu, le ministre...

FRÉDAGE.

Quel ministre ?

Ici Cliiisloptie Ji3ia;l ju fouJ.

ARVIDE.

Tu le demandes?... ah çà! mais qui donc m'astu désigné cette nuit?

FRÉDAGE.

Arvide, tu me fais frémir...

AUVIDE.

Réponds.

FRÉDAGE.

Et qui donc as-tu frappé, toi?

CHRiSTOPUE, s' avançant.

Olaus Pétri i

FRÉDAGE, reculant d'effroi.

Grand Dieu !

ARVIDE.

Je le savais bien.

CHRISTOPHE

Et ce dernier meurtre, Frédage, a consommé ta perte... Olaus revenait t'accuser d'avoir empoisonné le sénateur Wasa; il en portait sur lui toutes les preuves : vous l'avez tué au passage... ces preuves ont été trouvées sur son cadavre, et sont a cette heure entre les mains du régent, et tu es perdu.

FRÉDAGE, regardant auloitr de lui.

Perdu!...

CHRISTOPHE

Toutes les issues sont gardées ; la fuite est impossible.

FRÉDAGE, épomantê.

Impossible!... alors elle le sera pour nous deux. [A^vec rage.) Insensé, qui es follement venu te

livrer au tigre pris au piège!... Allons! {tirant son poignard) une arme! prends donc ton poignard... (Christophe reste immobile avec une fureur gui augmente par degrés.) Mais ne vois-tu pas que ma rage veut du sang?... une arme! ou d'un duel je fais un assassinat!

AKDRÉ, se jetant a sa rencontre l'épée à la main. Et j'aime mieux un duel, moi.

CHRISTOPHE

Mon père!... un duel avec cet homme I

FRÉDAGE.

Wolgann!

11 laisse tomber son poiguarJ, et reste pe'trifié*. ANDRÉ.

Oui, fils; mais non par l'épée, car ton père ne s'est armé que pour ta défense : tu es la pensée , le génie, toi ; moi, je suis le bras qui protège, et s'il fait un pas vers toi, cet homme, il est mort. Assassinat pour assassinat. Mais l'épée du capitaine Wolgann ne doit pas se croiser avec celle de l'empoisonneur Frédage. Notre duel à nous doit avoir lieu devant des juges... nous, tous deux accusés du même crime, moi depuis quinze ans, toi depuis deux heures... et ce duel, lu ne l'attendras pas long-temps.

SCEJNE ly.

Les Mêmes, GUSTAVE , Nobles, Juges, Seigneurs et Soldats.

Marguerite, qui entre avec la loule, vient, joyeuse, se iilacer a la droite lieson père**.

GUSTAVE

Venez, Suédois, c'est l'heure de la justice : venez tous... Capitaine Ingell, ouvrez la porte triomphale; qu'on l'ouvre pour Christophe Wolgann, que moi je reconnais pour l'auteur de ce livre de salut, et non pas pour Frédage, convaincu d'avoirvolé celte œuvrede génie... oui, convaincu et, de plus, accusé d'avoir assassiné le sénateur Wasa, mou père. Et jusqu'à l'heure du jugement, capitaine Ingell , vous m'en répondez sur votre tête ; ( Le capitaine Ingell ôte le manteau de Frédage. Les gardes le saisissent et l'entraînent. Fanfares au dehors.) Mais voici le cortège... Viens, Christophe... et vous, messieurs, faites place à Christophe le Suédois; faites place au paysan qui passe.

CHRISTOPHE, à son père et à sa sœur.

Oh! ne me quittez pas...

11 nmnte la scène, accompagneilela foule qui reste au fond. Gustave est resté dans un groupe d'officiers.

LA FOULE

Vive Christophe !

* Frédage, André, Cliristoplie, Arvide.

•* Frédage , Gustave , Cliristoplie, André, Marguerile,

Ar^ ide.

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