‹ Magasin théâtralChapitre 649 sur 1711 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les Mêmes, GEOUGIiS.

MARGl'KRITE.

l£t toi aussi , mon noble Georges !

GEORGES, fléchissant un genou devant sa mère. Que la bénédiction de Dieu soit sur vous , inihidy !

MARGCERITE.

Relève-toi, Georges, relève-toi! ce n'est pas aux genoux de ta mère, c'est sur son cœur qu'est la place. (Elle l'embrasse. ) Il me semble que tu as encore changé depuis que je ne t'ai vu ; ton visage est plus pensif encore, et plus grave qu'autrefois.

Ah! ma mère, c'est que des pensées graves aussi sont entrées dans ma tète; c'est qu'il s'est passé autour de moi de ces choses qui vous rendent l'œil sombre et le front paie.

MARGUERITE

Cependant j'espère que tu es revenu ici pensant toujours à ta mère?

GEORGES

Oui, pensant toujours à ma mère comme ce que je dois le plus aimer après Dieu, le plus vénérer après mon père.

HARRT.

Et ton frère, Georges, l'as-tu donc oublié?

GEORGES , lui serrant la main.

Oh! n'en doute pas, frère, je t'ai toujours gardé l'amitié la plus tendre et la plus dévouée...

HARRY

Et tu as raison, car jamais homme n'a été chéri d'un homme, comme Georges l'est de Harry.

MARGUERITE

Mais comment se fait-il que tu sois arrivé à Londres, le même soir, presque au raérne instant que ton père et ton frèie?

GEORGES, s'inclinant devant Glenarvon.

Que milord veuille bien dire cela à ma mère. (Tous s'asseyent. ) GLESARVON.

V/U1Ï s.ivpz, miladv. nue nous étions allés,

Harry et moi, dans le pays de Galles, et Georges en Ecosse, pour mettre ordre aux biens que nous possédons dans les deux contrées, et observer en même temps quelle y était la situation des esprits.. .Toutes les promesses faites au peuple anglais par le roi Charles II, au moment de la restauration de 1660, sont, en cette année 1G61 , encore inexécutées et dj-ja méconnues : tant Ic-i rois oublient vite les serments de l'exil ! UAd gleterre, qui n'a fait «pie changer de maîtres, sauchaiiger de condition, commence à se lasser de son roi , au bout d'une année de règne... Do tous cotés le pays s'agite... 11 y a maintenant dans l'air un souffle de rébellion... Plusieurs comtés du pays de Galles sont en pleine insurrection... Je mandai ces choses à Georges, qm me répondit qu'au contraire tout était tranquille en Ecosse... alors je lui donnai l'ordre de venir me joindre à Oxford. Là , nous devions nous consulter sur la conduite à tenir pour nous mettre à l'abri de ces misérables échauffourées politiques... car, si les révolutions ont toujours raison , les émeutes ont toujours tort... A Oxford, il fut résolu que Georges nous devancerait d'un jour pour sonder nos amis de Londres et des environs, et qu'il se retrouverait ici avec nous ce soir... c'est ce qui a été fait... Et maintenant, Georges, dis-nous ce que tu sais.

GEORGES

Milord, il règne aussi à Londres un grand mécontetitenient... les classes pauvres souffrent et se plaignent... l'armée s'indigne de voir préférer déjeunes courtisans aux vieux soldats... les saints gémissent de voir assis sur le trône, dans la personne du roi Charles II , le bla.sphème et la débauche... tous regrettent le temps où gouvernait Cromwell, et où Dieu régnait... Un grand complot s'organise, dit-on.

GLENARVOS.

Le séjour de Londres n'est pas plus sûr que celui des comtés de l'Est... il faut nous retirer vers le Nord. Qu'en pensez-vous, mes enfants?

GEORGES

Que la volonté de notre père soit faite.

HARRY

Nous sommes prêts.

GLENARVON

Nous allons partir à l'instant pour Glenaivons'-House, en Ecosse.

MARGUERITE

Me quitter déjà !

GLENARVON

Rassurez-vous, milady, vous nous accompagnerez.

MARGUERITE

En Ecosse!

GLENARVON

Oui, en Ecosse... J'ai vu tout-à-l'heure d.ni» la cour de l'hôtel votre coche attelé ; vous allez y monter et nous suivie... Dans des temps cou ts»

GLENARVON

ceux-ci, il ne faut pas remeltre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même.

MARGUEUirE.

Partir ce soir!... et moi qui suis attendue au bal de la cour!

(Les trois Iiomines se lèvent ensemble.) GEORGES et HARRY.

Au bal de la cour!

GLENARVON

Vous allez, milady, au bal de la cour?

MARGUERITE

Sans doute.

(Se levant ensuite.)

GLENARVON

Certes!... c'est là une chose bizarre, et qui ne pouvait être vue que dans ces jours de folie, que la femme d'un élu de Dieu, d'un soldat de Maaston-Moor et de VVorcester, d'un vieux lord républicain , allant rire et danser aux fêtes de Charles II; que la femme d'Abraham allant se re'jouir aux orgies de Sodôme et de Gomorrhe!

MARGUERITE

Milord, tant que l'Angleterre a c'té livre'e à la guerre et à l'anarchie, j'ai cru qu'il e'fait de mon devoir d'épouse de me renfermer loin du tumulte avec mes enfants, à l'éducation desquels je me dévouai... Mais, aujourd'hui que le roi appelle autour de lui toute sa noblesse, je crois de mon devoir, comme fille des Gordon et comme mère des Glenarvon, d'aller tenir à la cour le rang de mes aïeux, qui furent pairs d'Angleterre, et celui de mes enfants, qui le seront un jour.

C'est-;t-dire, milady, que vous regrettez le temps que vous avez passé dans le vieux ch.iteau des Glenarvon, à n'avoir d'autre compagnie que votre époux et vos enfants , d'autre passe-temps que la prière et la lecture de la Bible ?

MARGUERITE

Je ne regrette rien, milord; mais je dis que je ne veux pas retourner dans les tristes montagnes de l'Ecosse, lorsque je puis, en restant à Londres, veiller à l'avenir de mes deux fils.

GLENARVON

Vous ne voulez p.TS, milady?

MARGUERITE

Non, milord.

GLENARVON

A votre aise!... pourtant...

GEORGES

Milord mon père me permettra-t-il d'élever la voix?

GLENARVON

Parle , mon fils.

IIARRY, doucement.

Georges, prends garde d'affliger notre mère.

GEORGES

Je ferai observer à milidy qu'il n'est peut-

être pas fort convenable qu'on la voie paraître dans une cour où brille au premier rang notre ennemi mortel et héréditaire, le tout-puissant ministre, comte Campbell, favori du roi.

MARGUERITE

Je ferai observer à mon fils Georges que sa mère est en âge et en état de savoir ce qui convient et ce qui ne convient pas, et que si lord Campbell était en Ecosse l'ennemi mortel et héréditaire de lord Glenarvon, il s'est montré à Londres l'ami noble et dévoué de lady (jlenarvon.

GEORGES

Que ma mère me pardonne!

GLENARVON

Puisque milady veut aller au bal, elle ira ; mais,comme nous voulons partir,nous partirons: que Dieu l'ait en sa sainte garde!

(II sort.) MARGUERITE, froissant un gant.

Adieu , milord ! (Georges la salue et veut sortir.) Toi aussi, Georges, tu me quittes!

GEORGES

Madame, le fils doit aller où va son père. (Il sort. Ilarry salue et veut sortir.) MARGUERITE.

Et toi aussi , Harrv !

HARRY

Madame, je vais où va mon frère.

(Il sort.)

aâo»eooocogsogeesooeooooaa9eaoeoesooso&ecosoo9Qoseseeesoe

MARGUERITE, seule.

Allons!... ils m'abandonnent tous... le père et les enfants... on dirait que c'est un complot... Ils veulent me faire sentir leur supériorité sur moi , en me montrant le vide qu'ils laissent autour de moi... Oh! oui... un vide... un grand

vide! Ils me manqueront bien souvent.

Quand je serai joyeuse, — et pourrai-je l'être? — je ne verrai pas mon bonheur se refléter dans leurs yeux... Quand je serai triste, — et je léserai bien souvent, — je ne pourrai pas reposer ma vue sur leurs traits bien-aimés... Cette idée me fait mal... Je serais trop isolée et trop malheureuse ainsi... je veux les rappeler... (elle fait quelques pas.) mais ce serait m'avouer vaincue, ce serait demander grâce à mon mari pour un tort que je n'ai pas... Non, non... je ne veux pas : ils ont engagé la lutte; je la soutiendrai, moi ; nous verrons... Et d'ailleurs n'aurai-j«; pas de quoi me consoler? les plaisirs, les fêtes... Oui, oui, je tiendrai bon; et ce sont eux qui seront obligés de faire le premier pas. UN DOMESTIQUE, annonçant.

Milord Campbell. .

MàllGUKRITE.

Faites entrer.

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