ACTE II, SCÈNE VU
avoir jamais refusé accès à une dame... Voyons, milady, que puis-je faire pour vous, et qu'avezvous à me dire?
Sire, je viens vous demander la vie de mon époux et de mon fils, que l'on vient de livrer au tribunal extraordinaire sur un ordre de votre majesté.
CHARLES
Sur un ordre de moi? vous vous trompez, milady ; je n'ai e'crit sur aucune liste de proscription le nom des Glenarvon , et ce n'est
pas...
( Espoir de Mar(juerite. )
CAMPBELL, bas au roi et vite.
Sire !...
CHARLES , de même.
C'est toi ?... Arrêter un pair d'Angleterre sans la permission du roi, c'est cas de mort , sais-tu ?
CAMPBELL , de même.
Sire...
CHARLES, de même.
C'est bon !... Songe que ta vie est entre mes mains. ( A part. ) J'aurai Clary ! ( Haut. ) Ce n'est pas moi, le roi, qui signe les mandats d'arrêt, mais c'est au nom du roi que la loi s'exécute. ( Etonnement de Marguerite. ) Accusés devant la loi, que votre époux et votre fils se défendent devant la loi.
MARGUERITE, désespérée.
Sire, vous méprisez ma prière... vous voulez les laisser mourir!
Non , milady ; je veux laisser la loi s'exécuter.
MARGDERITE.
Grâce! grâce pour eux, sire! la clémence est la vertu des rois.
CHARLES
La clémence après la justice !
GEORGES, s'avançant.
Et la justice après la bonne foi , sire !... Vous m'avez juré de m'accorder ce que je vous demanderais... eh bien , je vous demande la vie de mon père et de mon frère.
CHARLES
Quoi ! vous êtes?...
GEORGES
Sir Georges Glenarvon.
CHARLES, à part.
Celui qu'elle aime! que n'est-il avec les autres !
CAMPBELL, à part.
Ils m'échappent ! (Bas au roi.) Sire , je veux la mort de ces hommes.
(Même jeu que précédemment.) CHARLES , de même.
Et moi j'ai promis leur vie !
CAMPBELL, de même.
Sire, ce sont mes ennemis mortels.
CHARLES, de même.
Tu auras leur tête , et moi...
( Il sourit en regardant Clary.) CAMPBELL , à part.
Insensé!... si j'avais perdu ma fille!
GEORGES
Eh bien ! sire , faut-il donc tant de temps à un roi pour dire qu'il tiendra sa parole?
CHARLES
Non, monsieur; mais il lui en faut autant pour dire qu'il ne la tiendra pas.
MARGUERITE et GEORGES.
Grand Dieu !
CHARLES
Je ne puis accorder la grâce de ces hommes.
GEORGES
Sire! vous avez juré...
CHARLES
N'importe.
GEORGES
Sire! vous avez juré par la tête de votre père !
CHARLES
Je ne puis...
Sire ! tous avez juré par la tête de votre père , qui a été coupée sur l'échafaud !
TOUS
Oh!
GEORGES
Vous vo\ez ! votre cour, votre cour ellemême, à vous Charles II, a honte et horreur de votre parjure !... Vous ne répondez pas, sire! Mais savez-vous qu'il y a là de quoi ternir le règne du plus grand des rois de la terre? savez-vous qu'il y a là de quoi faire exécrer et mépriser encore votre règne, que tant d'hommes exècrent et méprisent déjà?
TOUS
Oh!
GEORGES
Car ce n'est pas seulement nous qui avons à souffrir de cette étrange domination que vous nous imposez; je me tairais si je n'avais à me plaindre que pour moi, si je n'avais pas à me plaindre pour l'Angleterre; car mon père n'est que mon père, et l'Angleterre c'est mon pays! Or l'Angleterre est maintenant un pays de désolation, où la mort se promène en grande joie, fauchant au nom du roi; où les soldats sont en oubli et les bourreaux en honneur; où les épées se rouillent et où les haches s'aiguisent ; où les maisons se dépeuplent pour peupler les tombeaux; où le roi par la grâce de Dieu fait si bien le bonheur de sa nation qu'en voyant un gibet debout ou une tête en bas, l'on se dit : Charles II a passé par-là !
Insolent!... Holà, mes gardes!
GLENARVON
civUjb
GEORGES
II est vrai , certes , que ces choses ont leur compensation. Tandis que la Cité gémit et pKure,la cour danse et rit; l'un balance l'autre... Le sang coule à grands flots là-bas... mais le vin déborde ici... le peuple meurt de faim dans les rues... qu'importe? les couitisans ont bien diné... le bourreau a coupé deux têtes hier ; oui, mais le roi a dansé deux menuets aujourdhui.
CHARLES
O rage !
CAMPBELL
Mais qu'on arrête donc cet homme !
GEOUOES.
Oh! je sais bien que pour ces paroles-ià vous me tuerez : faites! faites! mais je veux avant cela vous dire ma pensée tout entière. Sire! un jour l'Angleterre, trouvant son roi trop lourd , voulut lui rendre peine pour peine, et mort pour mort ; elle lui bâtit un échafaud, le fit monter dessus, et le tua d'un coup de hache. Ce roi s'appelait Charles 1" : c'était votre père... Charles H ! prenez garde que l'Angleterre ne vienne un jour à vous trouver trop lourd ; car ce jour-là elle aurait encore assez de bois pour un second échafaud, assez de fer pour une seconde hache. Maintenant que Dieu me soit en aide ! j'ai fait mon devoir.
CHAni.ES.
Gardes ! à la Tour de Londres !
MARGUERITE
Georges !
GEORGES
Ma mère, priez pour nous !
( Il est emmena. ) CHAULES.
Allons, milords et mesdames, que les folies d'une Tête-ronde ne troublent pas davantajje la fête des joyeux Cavaliers... Au bal!... au liai!... Miss Campbell, daignerez-vous accepter ma main ?
CLART.
Sire... ( A part. ) Moi , au bal ! lui , à la Tour !...
{ Elle donne la inaiii au roi. Toute la cour sort.) CAMPBELL.
O ma fdle ! ma fdie !
(Il reste dans le fond à méditer.)
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