HARRY, GEORGES
GEORGES, lisant la Bible.
« Et la voix de Rama se faisait entendre u dans le désert, gémissant avec de grandes « plaintes.»
HARRY, doucement.
Georges?...
GEORGES, continuant.
« C'était la voix de Rachel , qui pleurait ses « enfants , et elle -ne voulait pas être consolée , u parcequ'ils ne sont plus. »
HARRY , plus haut.
Georges?...
GEORGES
' Qui m'appelle?
HARRY
Moi , ton frère.
GEORGES
Harry, je fortifiais mon cœur par la lecture du livre... Pourquoi in'as-tu appelé?... est-ce que lu as besoin de consolations?...
HARRY
Oui, frère.
GEORGES
Est-ce que tu as sué le sang et 1 eau, comme Christ sur la montagne , à la vue de ton supplice?... Est-ce que tu. veux comme lui prier Dieu de détourner ce calice de devant ta face?
HARRY
Mon ame est triste jusqu'à la mort.
GEORGES
Que ton cœur se fortifie et s'exalte dans le Seigneur... Ce sont les vils instincts de la terre qui cherchent à y retenir ton ame...
HARRY
Non, tu me comprends mal... ce n'est pas sur moi que je pleure, c'est sur les miens, qui me survivront ; ce n'est pas ma mort qui m'af- Hige, c'est leur vie... Partir!... partir avec mon père, et te laisser ici, mon frère!
GEORGES
Nous partirons ensemble.
HARRY
Tu n'es pas condamné...
GEORGES
Espérons que je le serai.
HARRY
Et notre mère?
GEORGES , ému.
Elle nous rejoindra au ciel.
HARRY
Oui, mais jusque-là...
GEORGES
Ma pauvre mère! ( Ils pleurent ensemble. ) Allons, Harry, soyons hommes et soyons chrétiens!
HARRY
Mais ce n'est pas encore là tout ce que je
GLENARVON
|)leure de quitter. Il y a encore sur la terre un autre cœur dont les battements répondent aux l)altements de mon cœur.... Cela t'étonne , Georges ?
GEORGES
Non ; quel homme n'a pas dans l'ame une affection secrète dont lui seul connaît l'objet? Et moi aussi, Harry , je laisserai ici-bas, si je meurs , un être que rien ne pourra consoler de ma perte, et qui n'aura pas, comme nous autres hommes, la force de porter sa douleur.
IIABRT.
C'est donc une femme?
GEORGES
Oui , une femme que j'ai aimée de l'amour le plus ardent et le plus pur, que j'ai aimée en silence et sans espoir, jusqu'au jour d'hier où j ai su qu'elle m'aimait aussi.... Étrange caprice du sort qui me fait connaître sur le bord de la tombe ce qui devait faire le bonheur de ma vie!
HARRY
Geor{jes, nous n'aurions jamais dû avoir de secrets l'un pour l'autre; pourquoi ne m'avais-tu pas confié le tien ?
GEORGES
A quoi bon te parler d'un désir sans espoir, d'un malheur sans issue? Mes joies , je les partage avec vous ; mes douleurs, je les garde pour moi seul... Mais toi-même, Harry, pourquoi m'avoir caché si long-temps un secret que les approches seules de la mort te forcent à me révéler ?
HARRY
Je n'osais... Crois-tu que les fils doivent épouser les haines paternelles , et les conserver fidèlement pour les transmettre à leur postérité ?
GEORGES
Certes! tout bon Écossais doit le croire.
HARRY
Tu vois qu'il t'aurait paru bien coupable, celui qui serait venu te dire qu'il avait placé ses affections dans une famille ennemie de la sienne.
Oui, bien coupable; mais, au lieu de le blâmer , je me serais humilié avec lui , car j'aurais partagé sa faute; — la femme que j'aime est d'une famille contre l;i quelle les Glenarvon professent une haine mortelle.
HARRY
Moins mortelle assurément que contre la famille dont est celle que j'aime ; la famille des Campbell.
GEORGES
Des Campbell !
HARRY
Tu vols bien , Georges !
GEORGES
Et quel est le nom de cette femme?
HARRY
Oh ! ne me maudis pas !
GEORGES
Mais le nom... le nom de cette femme?
HARRY
C'est... c'est Clary Campbell.
Malheureux !... c'est elle aussi que j'aime !
HARRY
Elle!... Pardonne - moi !... pardonne- moi , mon frère !
GEORGES
Au lieu de te pardonner , je dois te plaindre, pauvre enfant ! car tu n'emporteras pas, comme moi, en mourant, l'assurance d'être aimé d'elle.
HARRY
Toi, aimé d'elle!... que veux-tu dire?
GEORGES
Hier, ne l'al-je pas entendue qui disait : Celui que j'aime... c'est le jeune sir Glenarvon ?
HARRY
Pauvre Georges ! ce n'était pas toi , c'était moi qu'elle voulait dire.
GEORGES
Toi? impossible !
HARRY
Impossible? mais depuis plusieurs mois...
GEORGES
Eh bien ?
HARRY
Elle est à moi.
GEORGES, se levant.
Harry , tu me trompes !...
HARRY , de même.
Tu doutes de ma parole, frère?
GEORGES
Oui , Harry.
HARRY
Georges ! Georges !
GEORGES, calme.
O mon Dieu ! est-ce là le langage de deux frères qui vont mourir? Je t'ai offensé, pardonne-moi , et viens là.
(Il l'attire sur son cœur.)
HARRY
C'est moi qui ai été seul coupable de ceci en te parlant d'elle... mais il fallait bien (|ue je t'en parlasse ; je vais mourir et laisser isolée la pauvre Clary qui sera mère dans quelques mois.
GEORGES
Mère!
HARRY
Oui ; l'inimitié de nos deux familles nous empêchait de nous unir, et nous ne pouvions vivre sans être unis ; nous fûmes l'un à l'autre , et demain Clary sera veuve sans avoir été femme ; et dans quelques mois mon enfant sera orphelin sans avoir seulement à porter le nom de son père.