‹ Magasin théâtralChapitre 664 sur 1711 · HARRY, GEORGES · texte numérisé non relu

HARRY, GEORGES

GEORGES, lisant la Bible.

« Et la voix de Rama se faisait entendre u dans le désert, gémissant avec de grandes « plaintes.»

HARRY, doucement.

Georges?...

GEORGES, continuant.

« C'était la voix de Rachel , qui pleurait ses « enfants , et elle -ne voulait pas être consolée , u parcequ'ils ne sont plus. »

HARRY , plus haut.

Georges?...

GEORGES

' Qui m'appelle?

HARRY

Moi , ton frère.

GEORGES

Harry, je fortifiais mon cœur par la lecture du livre... Pourquoi in'as-tu appelé?... est-ce que lu as besoin de consolations?...

HARRY

Oui, frère.

GEORGES

Est-ce que tu as sué le sang et 1 eau, comme Christ sur la montagne , à la vue de ton supplice?... Est-ce que tu. veux comme lui prier Dieu de détourner ce calice de devant ta face?

HARRY

Mon ame est triste jusqu'à la mort.

GEORGES

Que ton cœur se fortifie et s'exalte dans le Seigneur... Ce sont les vils instincts de la terre qui cherchent à y retenir ton ame...

HARRY

Non, tu me comprends mal... ce n'est pas sur moi que je pleure, c'est sur les miens, qui me survivront ; ce n'est pas ma mort qui m'af- Hige, c'est leur vie... Partir!... partir avec mon père, et te laisser ici, mon frère!

GEORGES

Nous partirons ensemble.

HARRY

Tu n'es pas condamné...

GEORGES

Espérons que je le serai.

HARRY

Et notre mère?

GEORGES , ému.

Elle nous rejoindra au ciel.

HARRY

Oui, mais jusque-là...

GEORGES

Ma pauvre mère! ( Ils pleurent ensemble. ) Allons, Harry, soyons hommes et soyons chrétiens!

HARRY

Mais ce n'est pas encore là tout ce que je

GLENARVON

|)leure de quitter. Il y a encore sur la terre un autre cœur dont les battements répondent aux l)altements de mon cœur.... Cela t'étonne , Georges ?

GEORGES

Non ; quel homme n'a pas dans l'ame une affection secrète dont lui seul connaît l'objet? Et moi aussi, Harry , je laisserai ici-bas, si je meurs , un être que rien ne pourra consoler de ma perte, et qui n'aura pas, comme nous autres hommes, la force de porter sa douleur.

IIABRT.

C'est donc une femme?

GEORGES

Oui , une femme que j'ai aimée de l'amour le plus ardent et le plus pur, que j'ai aimée en silence et sans espoir, jusqu'au jour d'hier où j ai su qu'elle m'aimait aussi.... Étrange caprice du sort qui me fait connaître sur le bord de la tombe ce qui devait faire le bonheur de ma vie!

HARRY

Geor{jes, nous n'aurions jamais dû avoir de secrets l'un pour l'autre; pourquoi ne m'avais-tu pas confié le tien ?

GEORGES

A quoi bon te parler d'un désir sans espoir, d'un malheur sans issue? Mes joies , je les partage avec vous ; mes douleurs, je les garde pour moi seul... Mais toi-même, Harry, pourquoi m'avoir caché si long-temps un secret que les approches seules de la mort te forcent à me révéler ?

HARRY

Je n'osais... Crois-tu que les fils doivent épouser les haines paternelles , et les conserver fidèlement pour les transmettre à leur postérité ?

GEORGES

Certes! tout bon Écossais doit le croire.

HARRY

Tu vois qu'il t'aurait paru bien coupable, celui qui serait venu te dire qu'il avait placé ses affections dans une famille ennemie de la sienne.

Oui, bien coupable; mais, au lieu de le blâmer , je me serais humilié avec lui , car j'aurais partagé sa faute; — la femme que j'aime est d'une famille contre l;i quelle les Glenarvon professent une haine mortelle.

HARRY

Moins mortelle assurément que contre la famille dont est celle que j'aime ; la famille des Campbell.

GEORGES

Des Campbell !

HARRY

Tu vols bien , Georges !

GEORGES

Et quel est le nom de cette femme?

HARRY

Oh ! ne me maudis pas !

GEORGES

Mais le nom... le nom de cette femme?

HARRY

C'est... c'est Clary Campbell.

Malheureux !... c'est elle aussi que j'aime !

HARRY

Elle!... Pardonne - moi !... pardonne- moi , mon frère !

GEORGES

Au lieu de te pardonner , je dois te plaindre, pauvre enfant ! car tu n'emporteras pas, comme moi, en mourant, l'assurance d'être aimé d'elle.

HARRY

Toi, aimé d'elle!... que veux-tu dire?

GEORGES

Hier, ne l'al-je pas entendue qui disait : Celui que j'aime... c'est le jeune sir Glenarvon ?

HARRY

Pauvre Georges ! ce n'était pas toi , c'était moi qu'elle voulait dire.

GEORGES

Toi? impossible !

HARRY

Impossible? mais depuis plusieurs mois...

GEORGES

Eh bien ?

HARRY

Elle est à moi.

GEORGES, se levant.

Harry , tu me trompes !...

HARRY , de même.

Tu doutes de ma parole, frère?

GEORGES

Oui , Harry.

HARRY

Georges ! Georges !

GEORGES, calme.

O mon Dieu ! est-ce là le langage de deux frères qui vont mourir? Je t'ai offensé, pardonne-moi , et viens là.

(Il l'attire sur son cœur.)

HARRY

C'est moi qui ai été seul coupable de ceci en te parlant d'elle... mais il fallait bien (|ue je t'en parlasse ; je vais mourir et laisser isolée la pauvre Clary qui sera mère dans quelques mois.

GEORGES

Mère!

HARRY

Oui ; l'inimitié de nos deux familles nous empêchait de nous unir, et nous ne pouvions vivre sans être unis ; nous fûmes l'un à l'autre , et demain Clary sera veuve sans avoir été femme ; et dans quelques mois mon enfant sera orphelin sans avoir seulement à porter le nom de son père.

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