MARGUERITE, GEORGES
MARGUERITE , après un très long silence. Je n'ai plus de force.
GEORGES
Toutes nos angoisses ne sont pas finies cependant.
MARGUERITE
Ah ! c'est horrible ! Pauvre Harry !
GEORGES
Pauvre frère !
MARGUERITE
Est-ce que quelqu'un ne les sauvera pas?
GEORGES
Personne!
MARGUERITE
Je sais... je sais bien qu'on ne les a arrachés de mes bras que pour les conduire au supplice... et cependant je ne puis croire qu'ils mourront... Oh! n'ai-je rien entendu?
GEORGES
L'horloge sonne six heures.
(Une détonation.) MARGUERITE, tombant à genoux.
Ah!
(Elle sanglote.) GEORGES, s'appuyant sur une chaise, puis se relevant. Us sont heureux!
Que dis-tu?
GEORGES
Je dis qu'ils sont heureux, ceux-là qui meurent à temps. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me laisser mourir?
MARGUERITE
Georges!...
GEORGES
Si vous aviez su tout ce que la vie me gardait de profondes et d'horribles douleurs, vous eussiez rappelé Harry.
MARGUERITE
Tu rae reproches de l'avoir appelé, et cependant tu es venu.
GEORGES
C'est qu'alors je n'étais que le fils aîné de la famille, et que je devais vous obéir en tout... c'est que je n'étais pas encore le chef de notre maison , comme je le suis à présent!... A présent ce n'est plus à moi d'obéir; c'est à moi de veiller sur tout et sur tous ! c'est à moi de
commander et d'interroger, et de juger et de punir... et c'est là une prérogative bien malheureuse, quand on la paie du sang de son père; plus malheureuse encore, croyez-moi, quand* on est obligé d'en commencer l'exercice par sa mère.
MARGUERITE
Que veux-tu dire?
Je veux dire que je dois demander compte à tous ceux qui portent le nom de Glenarvon, de la manière dont ils portent ce nom. Ma mère! pendant que votre époux et vos fils entendaient leur sentence de mort , où étiez-vous cette nuit?
MARGUERITE
Georges! tu me fais peur.
GEORGES , tirant le voile de son sein et le jetant devant elle.
Ce voile, oià lavez-vous laissé, ma mère?
MARGUERITE
Ton regard me glace... je ne puis répondre.
GEORGES
Ah ! vous ne pouvez pas me le dire !... Eh bien ! je vais vous le dire, moi ! Vous avez laissé ce voile dans la maison de lord Campbell , madame !
MARGUERITE
Ah ! grâce ! grâce !
GEORGES
Vous voyez maintenant que vous auriez bien fait de me laisser mourir, vous nous auriez épargné à chacun un horrible malheur : à vous, la mère , celui de rougir devant votre fils ; à moi, le fils, celui de voir rougir ma mère.
MARGUERITE
Georges, pardonne-moi!
Cependant vous avez raison de rougir, car c'est là, ô mon Dieu ! une chose bien infâme !
MARGUERITE
Oh ! tu n'as pas de pitié !
GEORGES
Pas de pitié?... et pourtant j'ai laissé mon père vous bénir à côié de nous ; je ne lui ai pas dit : Père, cette femme a déshonoré ton nom ef le nôtre, maudis-la! Je ne lui ai pas dit: Elle a brisé le lien sacré qui unissait l'épouse à l'époux, les enfants à la mère; écrase-la sous tes pieds et maudis-la ! Je ne lui ai rien dit de tout cela, parceque même alors je vous aimais encore... O ma mère! ma mère!... que vous m'avez fait de mal !
(Il pleure à chaudes larmes.)
MARGUERITE , se relevant.
Oui , j'ai été bien coupable ; mais que voulais-tu que je fisse? il n'y avait pas d'autre moyen de vous sauver.
GEORGES
Comment?
GLENARVON
JIARGUERITE.
C'(^t3sl à ce prix qu'il m'avait promis votre grâce à tous, l'infâme !
Quoi ! c'était... ma mère , c'était pour nous sauver ?
MARGUERITE
Ah! Georges!... Georges! tu ne l'avais pas deviné !
GEORGES, à genoux.
A ton tour pardonne-moi, ma mère !
MARGUERITE
Tu me pardonnes donc, toi?
(Georges lui baise ardeiiinient la main.) GEORGES.
Je t'admire et je t'aime, ma mère! O noble et généreuse entre toutes les femmes! toi qui , pour nous sauver, n'as pas reculé devant le déshonneur; toi qui as assez aimé tes enfants pour te livrer, jusque-là si pure, aux caresses d'un débauché tout-puissant. Tiens, ici, en ce moment même, où ils viennent de mourir, je suis plus heureux que jamais je ne le fus de pouvoir encore t'embrasser, te bénir encore et te vénérer comme ma mère. O toi , mon père, qui es maintenant dans le ciel, jette du haut de ta gloire les yeux sur ta sainte compagne... car elle est digne de toi... car elle aussi est une martyre !
MARGUERITE
Oui , tins martyre , qui n'a pas même recueilli le prix de ses larmes, car il m'avait promis votre .grâce à tous les trois , lé misérable ! et, par tiiie atroce dérision , il ne l'a accordée qu'à un seul.
GEORGES
C'est là une odieuse trahison dont je tirerai vengeance ; mais ce n'est pas la seule que j'aie à jiunir : je sais le nom de celui qui t'a trompée , iiiaintenant, le nom de celui qui nous a accusés.
MARGUERITE
C'est lui aussi !
GEORGES
Campbell ! encore Campbell ! deux vengeances à tirer de toi! C'est trop d'une, milord, car je n'ai qu'une vie à te prendre; mais celte vie, cette vie damnée , avant la fin du jour, je l'au-
rai arrachée... Mais que dis-je?... (A pan.) Et Clary... Ciary, que je ferais orpheline encore , après qu'elle est veuve... et ma mère qui resterait déshonorée!... ( Haut.) Non, non, je ne veux pas le tuer encore!
MARGUERITE
Georges! quel sentim«Bt t'agite?
GEORGES
Je pense, ma mère , qu'il faut... oui , il faut écrire...
MARGUERITE
Ecrire !... à qui ?
GEORGES
A lord Campbell.
MARGUERITE
Et que lui écrire à cet infâme ?
Deux mots.
MARGUERITE, prenant la plume.
Lesquels ?
GEORGES
« Milord , je vous attendrai ce matin chez u moi à neuf heures ; je serai seule. »
MARGUERITE, s'arrêtant.
Un rendez-vous?
GEORGES
Oui , ma mère.
MARGUERITE
Vous raillez, Georges !
GEORGES
Non , je parle sérieusement.
MARGUERITE
Je n'écrirai jamais cela.
GEORGES
Ecrivez ! Georges vous en prie , le chef des Glenarvon vous l'ordonne.
MAKGUEBITE.
Allons...
(Elle écrit.)
Ajoutez-lui qu'il montre, en passant, la lettre, parcequ'il y a ordre de ne laisser entrer qpe lui seul... Bien... maintenant, signez. (Elle signe.) Merci , merci , ma mère ; rentrez à votre hôtel ; moi , je vais porter cette lettre à son adresse, et que Dieu nous protège !
( Ils sortent. — Le rideau baisse.)