SCENE IIL
MTCHELA, seule, puis VENETTI.
MiCHELA, courant au fond.
Ah! signer... signer Julianil... ah! bien ouiî il ne m'entend pas, je voulais lui proposer d'aller m'infornier moi-même... car on ne sait pas ce qui peut arriver, son tableau est magnifique; mais les juges se trompent si souvent sans le vouloir, même lorsqu'ils ne se trompent pas exprès... et alors je ne lui aurais appris son malheur qu'avec des ménagemens; pauvre jeune homme ! ... il aime tant son art, et la gloire, c'est sa passion... (soupirant) sa seule passion, hélas ! car il ne s'aperçoit seulement pas que je l'aime, moi!... Ah! la gloire!... elle nous fait bien du tort : je ne sais ce qu'en pensent les autres femmes; mais moi, je la déteste de tout mon cœur...
Elle reste pensive et rêveuse.
VENETTI, entrant par le fond.
Peut-on entrer? {il s'avance jusqu'à Michela) peut-on entrer ?
MICHELA
Ah! c'est vous, signor Venetti?
VENETTI.
Moi-même; je croyais trouver ici le signor Juliani; savez-vous s'il a terminé?
HicHEi.A, lui montrant le tableau.
Voyez.
VENETTI, s'approchant.
Ohi... oh!... très-bien!... oh! très-bien! je défie l'œil le plus exercé de s'apercevoir maintenant... quel bonheur!... un Rubens, où ce grand peintre s'est représenté lui-même dans l'atelier de son élève Van-Dich... un tableau qui a coûté quatre mille ducats!...
Quatre mille ducats 1.,.
VENETTI.
Pas moins; aussi jugez de mon effroi lorsque le valet maudit à qui j'avais donné l'ordre de le suspendre dans le cabinet de monseigneur le laissa choir... Dieu me préserve de jamais me rompre un membre... je ne suis pas né d'hier, et je me fais une idée de ce qu'on peut souffrir en pareil cas... mais j'aurais préféré cent fois...
MICHELA
Vous en rompre un?
VENETTI.
Voir cet homme se casser les deux bras et les deux jambes, j'en aurais éprouvé moins de douleur.
uiCQELA, avec ironie.
Vraiment?...
VENETTI.
Je crois pouvoir l'affirmer; mais enfin, grâce au pinceau de votre jeune hôte, tout est réparé. {Regardant autour de lui.) Savez-vous qu'il a du ta-
lent, et que voilà un archange saint Michel, je suis sûr que c'est enrore vous qui aurez posé.
UICUELA.
Le signor Juliani n'est pas riche, et depuii quelque temps les modèles sont hors de prix.
C'est tout-à-fait bien... de la verve, des idées, et qui n'en aurait pas auprès de vous, des idées et du talent? vous en donneriez à 1 homme le plus stupide... et tenez, moi, tout le premier, je n'ai jamais touché un crayon, ni un pinceau... oh bien! dès que je vous regarde je me sens capable do vous peindre {mouvement de Michela) ma flamme sous les couleurs les plus séduisantes.
UICUELA.
Signor Venetti, vous m'aviez promis qu'il ne serait plus question...
Elle veut se retirer.
VENETTI, l'arrêtant.
Eh bien... non!... je me tairai, ingrate!... mais vous vous repentirez plus tard de m'avoir préferé ce petit Juliani.
MlCUIvLA.
@ue voulez-vous dire?
VENETTI.
Ohl... oh!... croyez-vous donc que je ne m'en «ois pasaperçu?vosal(entio.'îs, voscomplaisances...
MICHELA
Je ne fais que mon devoir , le signor Juliani habite chez moi...
VENETTI.
Ah! signera, vous ne savez pas ce que c'est que d'être la femme d'un artiste, et jeune encore., croyez-moi... je ne suis pas né d'hier...
MICHELA
Que voulez-vous?... mon premitr mari avait soixante ans...
VENETTI.
Et vous ne seriez pas fâchée de faire la différence? ^
HICUELA.
Dam!...
VENETTI.
Eh bien I moi...
MICHELA, ai;ec ironie.
Oh ! vous, vous n'êtes pas né d'hier.
VENETTI.
Je cours encore après mes quarante-six printemps.
MICHELA
Oui; mais vous allez assez vite pour les attraper avant trois mois, malgré vos rhumatismes... VENETTI, avec mystère.
Et puis je suis riche, j'ai des économies...
MICHELA
Un majordome, ça va sans dire...
VENETTI.
Et je vous apporterais en mariage un magot... assez... un fort joli magot...
MICHELA
Oh! joli, c'est-à-dire...
VF.NP.TTI.
Enfin un magot fort agréable.
Micnn.A.
Je n'en doute pas; mais je veux opouser mu homme libre. ..
VK.NETTI.
A cela ne tienne, je quitterai monseigneur...
MICHELA
Monseigneur, c'est facile; mais les rhumatismes?
VKXKTTI.
Encore? mais non... une fraîcheur, une simple fraîcheur, suite d'un accident... et tenez, Michela, étonnez-vous que j'abhorre les artistes; c'est encore un de ces ctres-là qui fut la cause de la catastrophe...
MICHELA
Comment ?
VEXETTI.
Vraiment, oui... il y a de cela dix-huit ans, j'étais au service du comte de Castellano ; ce seigneur allait épouser la fille du marquis de Fieramonte.
MICUEI.A.
Votre maître actuel...
VENF.TTl .
Précisément: le marquis, enthousiastedes beauxarts, avait accueilli chez lui un jeune peintre anglais dont on vantait l'immense talent; ce monstre, qui était doué de l'extérieur le plus agréable, séduisit la fille du marquis.
MICHEL.*
Ah!...
VENETTI.
Le comte mon maître conçut des soupçons , et un soir nous surprîmes le suborneur au moment même où il allait pénétrer dans le palais ; nous l'attaquons vaillamment...
MICHELA
Deux Contre un...
VKXETTI.
Deux, non, nous étions trois; le lâche séducteur se défendait comme un lion; et je ne sais pas ce cjui serait arrivé, lorsque je vis accourir Matco.
MICHELA
Matéol...
VENETTI
Oui, un jeune drôle, élevé dans le palais de monseigneur, et qui était d'intelligence avec les amans; comme il n'avait pas d'armes, je me précipitai sur lui.
MICHELA
Vaillamment...
Mais il m'arrache mon glaive, me saisit, m'étreint dans ses bras, en me disant, l'insolent, que je ne valais pas un coup d'épée ; et m'entraiuant vers l'Arno qui coulait près de là... plof! dans le fleuve ! au mois de décembre ! je sortis de l'eau avec une fluxion de poitrine.
MICHELA
Et la fraîcheur en question...
V V. .N ETT I .
Vous l'avez dit, et sans des bateliers qui m'aperçurent, ma foi... Quant au comte, mon maître, percé d'outre en outre... mort... on fit chercher son meurtrier et le mien ; mais l'artiste et Matco avaientdisparu pour jamais, cardepuisce temps...
MICHELA
Et la fille du marquis?
VENF.TTI .
La signera Angela... cliut! je ne puis vous en dire davantage, car c'est afin de garder À jamais le secret sur les suites de cet événement lugubre que le marquis de Fieramonte , m'a pris à son service.
MicHEi.A, remoiilant la scène.
Alors...
VENETTI, la reienant.
Mais ce que je ne puis confier à une étrangère, je le dirais à ma femme, donc, si vous tenez ablument à le savoir...
Je ne suis pas curieuse.
VF.NETTI.
Charmante Michela 1
Il lui prenil la laillp.
MICHELA, se dégageant.
Voulez-vous que je fasse porter votre tableau?
VENETTI.
Non, non, merci... (il va prendre le tableau) je vais moi-même... [Fausse sortie.) Ah! j'oubliais: dites-moi, signora, dans sa dernière lettre, monseigneur me charge de trouver une personne de votre sexe, respectable, discrète, dont les principes, les mœurs et l'âge...
MICHELA
J'entends, une duègne; votre maître voudrait-il donc se remarier... et... craindrait-il...?
VENETTI,
Ne plaisantons pas...
MICHELA
Attendez... oui, je crois que j'ai votre affaire, une vieille dame, qui a élevé les deux filles de la
duchesse de Villabella.
VKNETTI.
Eh bien! voyez-la... je reviendrai tantôt.
MICHELA
Ah 1 encore un prétexte...
Voulez-vous donc me priver même de votre vue, cruelle?.. .
Il lui prenU la taille.
MATEO, OU LES DEUX FLOREJNTINS
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