SCENE IV
LA C03ITESSE, MICHEL, puis NICÉTAS.
MICHEL. Partir, m'éloigner, dites-vous, madame, quand vous êtes toutes deux en butte à la haine, à la vengeance d'Andronic ! LA COMTESSE. Tes efforts seraient impuissans pour nous défendre... \a-t'en, pauvre 3Iichel , tu le peux , toi , retourne en France.
31IC1IEL. Il y a quelques heures, madame, l'impératrice Hélène régnait encore et me faisait partager son triste triomphe ; croyez-vous qu'elle puisse nre refuser mamtenant ma part de son malheur?
LA COMTESSE. Oh! si jet'avais rencontré plus tôt , durant mon règne d'un jour, ■Michel, il durerait encore... mais Dieu en avait autrement décidé !
MICHEL. Que voulez-vous dire?
LA COMTESSE. Que j'eusse chargé ta fidélité d'un devoir dont dépendait ma destinée, et que ta présence m'eût épargné la trahison c|ui m'a perlue.
MICHEL. îMais qui donc avez- vous choisi? qui donc vous a trahie?
LA COMTESSE. Un jeune homme au visage plein de franchise, au cœur dénaturé... mais tu l'as vu, Michel... et tu trouveras, toi, Texcuse à mou imprudence... c'est ce cavalier normand.
MICHEL, effrayé. Lui! Grand Dieu!
LA COMTESSE. A celui qui avait défendu son enfant... la femme a donné toute sa confiance. Imprudente... ou plutôt malheureuse... car chaque fois que je vois un jeune homme de vingt ans avec des yeux ardens et noirs, un air noble , je me dis : Voilà comme eût été mon fils... et celui-là, IMichel , avait des yeux ardens et noirs, un front noble , et je me plaisais à le voir... enfin je ne sais quelle fatalité m'entraînait vers lui . . .
MICHEL, lremhlant^\d\% où est-il donc , madame?... qu'est-il devenu?
LA COMTESSE. Je ne sais... depuis sa
ce palais. Il y a passé comme l'ange du malheur... il y a jeté le désespoir... puis il a disparu.
MICHEL. Quoi! le fantôme du crime n'a donc pas assez de mes souffrances, il se venge donc aussi sur ceux que j'aime ! .. .
LA COMTESSE. Que dis-tu? ta raison s'égare...
MICHEL. Non , je me souviens...
LA COMTESSE. C'est de la folie!
MICHEL. C'est de l'épouvante... Oh! je suis un grand criminel!...
LA COMTESSE. Quel est donc ton crime?
MICHEL. Ne le demandez pas... vous l'apprendrez au tribunal de Dieu !
LA COMTESSE. Mais il est donc bien grand ?
MICHEL . Yiugt ans de prières et de pleurs n'ont pu apaiser la colère divine...
Il tombe dans le délire.
LA COMTESSE, î arrêtant. Michel! tout crime a son pardon.
MICHEL. Le pardon... non. Dieu puait et poursuit sans cesse.. .
LA COMTESSE. Notre Dieu, c'est lui Dieu de clémence...
MICHEL. C'est un Dieu de vengeance!
LA COMTESSE. iMalheureux , tu blasphèmes!... Dieu nous a dit : La confession accueille tout criminel, la pénitence absout et la communion pvuifie.
MICHEL. La confession, madame... vingt fois je me suis agenouillé et vingt fois l'horrible révélation s'est arrêtée sur mes lèvres.. .
LA COMTESSE. Qui a failli s'humiliera!
Quoi , malheureux coupable , depuis vingt ans tu traînes une ame souillée?...
MICHEL. Grâce!
LA COMTESSE. Ne sajs-tu pas qu'ici la mort peut venir et t'étreindre à chaque pas , et qu'à ton âge enfin...
MICHEL , l'interrompant. Je le sais.
LA COMTESSE. Et tu u'as pas racheté le salut de ton ame ?. . .
MCÉTAS, entrant. Je vous cherchais, comtesse. . . Je sors du sénat, et je puis vous prédire que vous et votre nièce reverrez bientôt la France...
LA COMTESSE, avec joie. Je puis l'espérer? NICÉTAS. Oui, madame.
LA COMTESSE. Mais vous, Nicétas...
partirez-vous aussi ?
NICÉTAS. Je n'ai songé qu'à vous , madame , à vous , la femme de mon empereur ; et si ma souveraine a besoin de ma vie , vous pouvez en disposer, madame... LA COMTESSE. Je n'ai rien à demander à Nicétas le ministre, maisje veux adresser
trahison , je l'ai vainement cherché dans i une dernière prière à Nicétas le prêtre.
MAGASIN THEATIIAL.
ÎVICÉTAS. Que voulez-vous?
LA COMTESSE , interrogeant DJicJiel du ret^ard. De rindulp.eiice et de la pitié pour un pauvre pécheur:
NiCÉTAS. Dieu nous a commandé la charité, madame.
LA COMTESSE. Quand pourra-t-il s'approcher du tribunal de la pénitence?
NICÉTAS. A l'heure des funérailles impériales, je prierai dans cette salle; qui viendra, sera écouté... qui sera repentant, sera absous !
LA COMTESSE. Merci.
On entend des cris.
NICÉTiiS , montant la scène. Quels sont ces cris?
MICHEL , à la comtesse. Je me confesserai, madame, et vous serez bénie...
NICÉTAS. L'empereur revient... éloignezvous, comtesse... je vous reverrai bientôt... allez.
La comtesse et Michel sortent.
NICÉTAS , relisant un parchemin. Excepté deux sénateurs... tous ont signé... les ennemis sont trop nombreux pour que l'empereur ne cède pas.
NICÉTAS, ANDRONIC, STR02ZAS, Peuple, BARDAS, PHOGIUS.
ANDRONIC , entrant suiid d'une foule et causant aoec Strozztis. Je veux que le corps de l'empereur Emmanuel soit déposé dans un cercueil d'or, et que son mausolée soit fait d'agathe et de porphyre.
LE TRÉSOï'.lER. Les dernières guerres de l'empereur ont presque épuisé les trésors
de l'état.
ANDRONIC. Trésorier Strozzas, vous ôterez à ce palais ses marbres et ses dorures , à Sainte-Sophie sa coupole de pierreries, et si cela ne suffit pas pour subvenir aux frais des funéi ailles, nous vendrons les diamans et les perles de la couronne... Les Romains nos ancêtres conservaient dans des châsses d'or les reliques des conquérans et des sages... L'empereur Emmanuel fut sage comme Titus , victorieux comme César.... et l'empire lui doit une belle tombe... allez... Non; écoutez... Je veux encore que la statue de bronze du mallieureUX prince Alexis soit placée sur la porte orientale, afin que chaque passant puisse, au souvenir de l'infortuné jeune homme, si traîireusoinent assassiné, le plaindre et prier pour sou ame... J'ai dit.
Strozzas s'incline et soit.
SCEJNE VI.
Les Mêmes , excepté STROZZAS.
NICÉTAS , à part. Est-ce bien lui qui parle ?
ANDRONIC, l'apercevant. Le ministre Nicétas !
NICÉTAS. Lui ! monseigneur.
ANDRONIC. Approchez... Quel intérêt vous a guidé près de moi ?
NICÉTAS. Je viens, au nom du sénat, vous adresser une demande.
ANDRONIC. Le sénat !... parlez,
NICETAS, lui présentant le parchemin.
Lisez , seigneur...
ANDROMC. « La sagesse et la justice du » sénat demandent au ti'ès-auguste empe- » reur Andronic Comnène que la com- » tesse de Montfort et sa nièce la prin- » cesse de Constantinople soient embar- » quées demain sur un bâtiment de l'état, » qui les conduira dignement en France , » etque, jusqu'à Iheure de son départ, la » comtesse Hélène ait le droit de se reti- » rer au Palais de Blaquernes , sous la » garde exclusive du premier ministre.
Cette méfiance du sénat devrait me blesser, Nicétas ; mais je la lui pardonne.
» Il demande aussi que les assassins du » prince Alexis soient poursuivis sans re- » lâche. »
Par l'ordre de l'empereur, j'ajoute ici , moi , qu'eux et tous leurs complices sont condamnés d'avance à mort, et que levus restes inanimés seront jetés aux bêtes , fussent-ils des plus nobles familles, fussent-ils issus du sang même des Comnène.
NICÉTAS, à part. Il n'est donc pas complice...
ANDUONIC. El de cette demande , Nicétas , je fais un ordre exécutoire, je signe, et le remets entre vos mains...
NICÉTAS. Seigneur ! tant de justice et de bonté...
ANDRONIC. Vous étonnent, n'est-ce, pas?
soyez franc... {Confidentiellement.^ Nicétas, quand un mortel a passé sa jeunesse dans l'insouciance et la débauche, quand, cédant à tousmauvais conseils, à toutes mauvaises pensées , il s'est fait une vie criminelle, il souffre quand vient l'âge. Et si alors Dieu lui donne un empire avec... une vie nouvelle... il veut racheter les crimes de sa vie passée... Il se fait l'esclave de la vertu, pour regagner sa place au ciel.'... C'est ainsi , croyez -moi que souvent de mauvais princes sont devenus de bons empereurs...
NICÉTAS. O bienheureux le ministre
LOiNGUE-EPEE LE NORMAND.
qui peut travailler à la gloire d'un si noble souverain !...
ANDUOMC. Ministre... Nicétas , vous ne l'êtes plus !...
isiCLT A fi, effrayé. Quoi !... monseigneur!
ANDROMC. Avez-vous donc oublié la dernière volonté de l'empereur? Croyezvous qu'elle n'est pas sainte et sacrée pour tons? A Sléphanius ]Sicétas le patriarcliat de Consiantiiiople , a-t-il dit en mourant... C'est qu'il avait compris qu'après sa mort ilfaudraità l'Eglise un guide sùretfidèle... C'est vous qu'il a choisi, Nicétas, et nous recevrons ce dernier signe de sa sagesse comme un dernier bienfait.
MCÉTAS. Moi î palriarche !
ANDROMC. Oui, nous marclieious tous deux de front dans l'empire : moi, conduisant les affaires et l'armée , vous, conduisant 1 Eglise... (/lux assis /ans.) Qu'on se prosterne, messieurs, devani le patriarche de Constaiitinople... que chacun de vous l'accompagne à la basilique de Siinte-Sophie, qu'on se hâte de le vêtir de la robe patriarchale ; car le convoi de l'empereur s'a|)prête , et c'est au patriarche de Gonslantmople à bénir le premier sa cendre...
NICÉTAS, s'dgeiiouillant. Je vous rends grâce , ô mon maître !
AXDROMC , le retenunt. A mes genoux !.. c'est à moi , pauvre pécheur, à me courber aux vôtres... Hàiez-vous , JNicévas, Dieu vous attend.
NICÉTAS, sortant. Dieu! Dieu protège l'empire !
Il sort accompagne de tous, excepté Bardas et Pliocius.
SCEJNE VII.
ANDRONIC , PHOCIUS , BARDAS.
A\DRO.\lC , à Pliocius. Les portes sontelles fermées ?
PIlOCiLS. Oui , monseigneur!
ANDUO.MC, jetant son échar/je de crêpe.
Enfin! Satan cachant ses cornes fut un jour pris pour un saint; la prière fut trop longue ; Satan se trahit... je suis plus habile que lui... moi, j'ai lutté jusqu'au bout, mais je suis fatigué, brisé... mes forces sont à bout... Ah ! je suis bien accablé!...
Il tombe dans un fauteuil.
RVRDAS, à part, à Pliocius. Je vous disais, palliée, qu'il aurait son réveil.
Piiocirs , Il demi-voix. Nous sommes sauvés.
andrOMC. Ah ! messieurs du sénat , vous me déclarez la guerre... je ne la soutiendrai pas... Tous les chefs de l'armée '
sont vos fils ou vos frères... vous seriez les plus forts... mais la seule vertu d'Andronic est la patience... et je vous jouerai tous... Bardas, tu trouveras Lougue-Epée dans la galerie des statues , fais-le venir... Avant tout , je veux que tu m'apportes une toge de ministre... Je viens de défaire un ministre, il faut que j'en fasse un autre... va î Bardas soit.