MARGUERITE, BURIDAN
MARGUERITE, ouvrant et reculant.
Ce n'est point le Bohémien !
BUKID.AK.
Non, c'est le capitaine; mais si le capitaine est le Bohémien, cela reviendra au même, n'est-ce pas? J'ai préféré ce costume; il défendrait mieux au besoin le maître qui le porte que la robe que le maître portait ce matin; puis, par le temps qui court, et à cette heure de nuit, les rues sont mauvaises. Enfin à tort ou à raison, c'est une précaution que j'ai cru devoir prendre.
MARGUERITE
Vous voyez que je suis venue.
BURIDAN
Et vous avez bien fait, reine.
MARGUERITE
Vous reconnaîtrez de ma part, du moins, que c'est un acte de complaisance?
B BURIDAN
■ ^ Que vous vinssiez ici par complaisance ou par crainte, j'étais sûr de vous y trouver : pour 'or»i c'était l'essentiel.
MAROUEniTB.
Vous n'êtes donc pas de Bohême î
Non, par l.i grâce de Dieu; je suis chrétien,
ou plutôt je l'étais; mais il y a long-temps déjà
que je n'ai plus de foi, n'ayant plus d'espoir...
Parlons d'autres choses.
(Il prend une chaîne.)
MARGUERITE, «'asseyant.
J'ai l'habitude qu'on me parle debout et découvert.
BURIDAN, debout.
Je te parlerai debout et découvert, Marguerite, parceque tu es femme et non parreque tu es reine. Regarde autour de nous. Y a-t-il un seul objet auquel tu puisses reconnaître le rang auquel tu te vantes d'appartenir, insensée? Ces murs noirs et enfumés ressemblent-ils à la tenture d'un appartement de reine? est-ce un ameublement de reine que cette Inmpe fumeuse et cette table à demi brisée? Reine, où sont tes gardes? reine, où est ton trône? Il n'y a ici qu'un homme et une femme; et, puisque l'homme est tranquille et que la femme tremble, c'est l'homme qui est roi.
MARGUERITE
Mais qui donc es-tu pour me parler ainsi d'où vient que tu me crois en ta puissance, A qui te fait penser que je tremble ?
BURIDAN
Qui je suis? je suis à cette heure Buridan le capitaine... peut-être ai-je encore un autre nom qui te serait plus connu ; mais en ce moment il est inutile que tu le saches... D'où vient que je te crois en ma puissance?... c'est que si tu ne pensais pas y être toi-même, tu ne serais pas venue ainsi... ce qui me fait penser que tu trembles, c'est qu'à ton compte comme au mien il te manque un cadavre; que la Seine n'en a rejeté et n'en pouvait rejeter que deux cette nuit.
MARGUERITE
Et le troisième ?
BURIDAN
Le troisième... le troisième existe , Marguerite; le troisième, c'est Buridan le capitaine, l'homme qui est devant toi.
MARGUERITE , »e levant.
C'est impossible.
BURIDAN
Impossible!... écoute, Marguerite; veux-tu que je te dise ce qui s'est passé cette nuit à la tour de Nesie?
MARGUERITE
Dis.
BURIDAN
Il y avait trois femmes, voici leurs noms» la princesse Jeanne, la princesse Blanche, et la reine Marguerite. Il y avait trois hommes, et voici leurs noms : Hector de Chevreuse, Buridan h capitaine, et Philippe Daulnay.
LA TOUR DE NESLE
MAKGUElilTE.
Philippe Daulnay?
BURIDAN
Oui, Philippe Daulnay, le frère de Gaultiir; celui-là, c'est celui qui a voulu que tu àUsses ton masque... celui-là, c'est celui qui t'a f iit à a figure la cicatrice que voici.
MARGUERITE
Eh bien! Hector et Philippe sont fnorfs, 'est-ce pas? et tu es resté seul vivant, toi ?
BURIDAK.
Seul.
MARGCERITE.
Et voilà que tu t'es dit : Je dirai ce qui s'est passé, etje perdrai la reine; la reine aime Gaultier Daulnay, et je dirai à Gaultier Daulnay : La reine a tué ton frère... Tu es fou, BuriJan , car l'on ne te croira pas... tu es bien hardi , car, maintenant que je sais ton secret comme tu sais le mien, je pourrais appeler, faire un signe, et, dans cinq minutes, Buridan le capitaine aurait rejoint Hector de Chevreuse et Philippe Daulnay.
CVRIDAN.
Fais-le, et demain... Gaultier Daulnay ouvrira à la dixième heure du matin des tablettes qu'un moine de Saint-François lui a remises aujourd'hui , et qu'il a juré sur la croix et l'honneur d'ouvrir, si d'ici là il n'avait pas vu un certain capitaine, qu'il a rencontré à la taverne d'Orsini... Ce capitaine, c'est moi ; si tu me fais tuer, Marguerite, il ne me verra pas, et il ouvrira les tablettes.
MARGUERITE
Peuses-tu qu'il croira plus à ton écriture qu'à tes paroles ?
BURIDAN
Non, Marguerite, non; mais il croira à l'écriture de son frère, aux dernières paroles de son frère, écrites avec le sang de son frère, signées de la main de son frère; il croira à ces mots qu'il lira : Je meurs assassine' par Marguerite de Bourgogne. Tu n'as quitté Philippe qu un instant , imprudente ; ça été assez. Groira-t-il maintenant l'amant trahi ? croira-t-il ie frère assassiné? hein! Marguerite, répondsmoi, penses-tu à cette heure qu'il n'y ait qu'à faire tuer Buridan le capitaine pour te débarrasser de lui ?... fouille mon cœur avec vingt poignards , et tu n'y trouveras pas mon secret. Envoie-moi rejoindre dans la Seine mes compagnons de nuit, Hector et Philippe, et mon secret surnagera sur la Seine, et demain, demain , à la dixième heure... Gaultier... Gaultier, mon vengeur, viendra te demander compte du sang de son frère et du mien... Voyons... suis-je un fou... un imprudent, ou mes mesures étaient-elles bien prises ?
MARGUERITE
Si cela est ainsi...
ErniUftH.
Cela est.
Que voulez-vous de moi alors? voulez-vou» de l'or? vous fouillerez à pleines mains dans le trésor de l'ét-it. La mort d'un ennemi vous est-elle nécessaire? Voici le sceau et !e parchemin que vous m'avez dit d'apporter. Êtes-vous ambitieux?... Je puis vous faire dans l'état ce que vous desirez être... Parlez, que voulezvous ?
BURIDAN
Je veux tout cela. (Ils s'asseyent.) Écoutemoi, Marguerite; comme je l'ai dit, il n'y a ici ni roi, ni reine... il y a un homme et une/ fempie qui vont faire un pacte, et malheur à qui des deux le rompra avant de s'être assuré de la mort de l'autre!... Marguerite, je veux assez d'or pour en paver un palais.
MARGUERITE
Tu l'auras, dussè-je faire fondre le sceptre et la couronne !
BURIDAH.
Je veux être premier ministre.
MARGUERITE
C'est le sireEnguerrand de Marigny qui tieni cette place.
BURIDAN
Je veux son titre et sa place.
MARGUERITE
Mais tu ne peux les avoir que par sa mort.
BURIDAN, raillant.
Je veux son titre et sa place.
Tu les auras.
BURIDAN
Et je te laisserai ton amant et je te garderai ton secret... C'est bien. (Il se lève.) A nou-s deux maintenant, à nousdeuxleroyaumedeFrance; à nous deux nous remuerons l'état avec un signe; à nous deux^ nous serons le roi et le véritable roi; et je garderai le silence, Marguerite ; et tu auras chaque soir ta barque amarrée au rivage, et je ferai murer les fenêtres du Louvre qui donnent sur la tour de Nesle; acceptes-tu , Marguerite ?
MARGUERITE
J'accepte.
BURinâN.
Tu entends, Marguerite; demain à pareille heure je veux être premier ministre ?
MARGUERITE
Tu le seras.
BURIDAN
Et demain matin à dix heures j'irai à la cour prendre mes tablettes.
MARGUERITE, se levant.
Vous y serez bien reçu.
BURIDAN, prenant un parchemin, et lui présentant la plume.
L'ordre d'arrêter Marigny.
MARGUERITE, «i{;nant.
Le voici.