FABRIZIO MALACARNE,FRANCESCA
très-richement parée.
FABRIZIO. Cela est dit ainsi , et vous l'épouserez.
FKANCESCA. Un homme sorti de la lie du peuple.
FABiiiziO. Oui; mais il en est sorti; il est maintenant seigneur feudataire de sept châteaux , et va devenir connétable.
FRANCESCA. Ce n'est jamais qu'un paysan parvenu.
MAGASIN THEATliAL.
FABRIZIO. J'aime mieux un paysan parvenu qu'un grand seigneur ruiné.
FRWCESCA. Un chef de condottieri , qui aujourd'hui me donnera un palais pour asile, et demain ne m'offrira qu'à peine une tente, si la victoire lalui laisse!
FABRIZIO. Puisqu'il a toujours été vainqueur.
FRANCESCA. Quitter ainsi une famille...
FABRIZIO. Dont vous vous souciez tant !
FRANCF.SCA. Une patrie...
FABRIZIO. Que vous ne seriez pas trèsëloignée de quitter dans une autre compagnie, peut-être , si, pour être à celui que vous aimez, il ne vous restait plus que cette ressource. Ecoulez, Francesca, l'union rêvée par votre cœur est impossible , impossible absolument.
FRANCESCA. Croyez-vous que celle qu'on veut m'imposer par la violence ne le soit pas autant? Depuis quinze jours vous avez épuisé avec moi prières, iinportunités, menaces; vous avez fatigué mon esprit, troublé mon ame , presque altéré ma raison. N'importe , je vous dis que vos projets ne s'accompliront pas, mon oncle. Je sais ce qu'exige l'honneur de noire nom, et Francesca le portera sans tache jusqu'à
la mort Mais je ne veux pas me
marier.
FABRIZIO. Vous vous marierez , et dès demain, car Marino Boffa, le grand-chancelier , doit remplacer cette nuit le connétable que nous avons perdu , et je veux que Sforce soit votre mari avant de conquérir sa nouvelle dignité.
FRANCESCA. Quoi ! c'est le chancelier qui lui-même a prêté les mains à ce mariage.
FABRIZIO. Lui-même.
FRANCESCA., à part. Et moi qui voulais m'adresser à lui, si bon, si juste pour obtenir audience de la reine... Ah! tout m'abandonne à la fois. {Haut.) Ainsi vous qui aviez promis à ma mère dem'adopler, de m'aimer comme une fille unique, vous me sacrifiez à un autre penchant ! . . .
FABRIZIO. Lequel?
FRANCESCA. Votre ambition , votre ambition sans pitié; mais je ne me laisserai pas immoler à cette rivale, mon oncle.
C'est votre ambition , non pas la nôtre!... donnez-lui vos jours, non les miens.
FABRIZIO. Francesca , vous êtes injuste ; j'ai toujours été préoccupé de votre véritable intérêt, devosdésirs, de vos fantaisies même. Vous aimez la parure, et j'ai voulu, ce soir, quand vous paraissez pour la première fois à la cour , que vous fussiez cou-
verte de diamans à faire douter de la royauté de Jeanne II à côté de vous I
FRANCESCA. Je le crois bien ; ma toilette est encore un côté de votre ambition ! . . . Mes diamans ne parent que votre orgueil! Ah ! que dirait ma pauvre mère, si de sa tombe elle pouvait me voir sacrifiée ainsi , elle qui m'aimait d'un amour si dévoué?
FABRIZIO. Votre mère! vous avez bien fait de parler de votre mère , Francesca , vous avez été vous-même au-devant de votre arrêt. Elle vous aimait d'un amour si dévoué , dites-vous? écoutez et jugez si vous étiez pour elle une affection exclusive. . . Peu de temps avant votre naissance , elle fut séparée d'Ottavio Malacarne , votre père, par une expédition aventureuse où celui-ci servait le roi Ladislas; au retour, son bâtiment fut assailli par une tempête horrible devant le port même!... Votre mère, qui vous aimait d'un amour si dévoué , jura enti'e les mains du religieux qui recevait sa confession de consacrer aux autels l'enfant dont elle allait devenir mère, si votre père était sauvé. Quand Ottaviofut rentré au port, votre mère se repentit du sacrifice... qui restait à faire; elle acheta bien chérie silence du religieux qui avait reçu son vœu écrit. Mais celui-ci en mourant a remis ce papier entre les mains de l'archevêque qui vous réclame maintenant , et qui menace d'en appeler au Saint-Père si vous résistez ; et vous le savez , l'archevêque est tout puissant auprès de la reine, et l'archevêque , ainsi que la reine , dépendent du Saint-Père : vous n'avez donc nul espoir de refuge. Voilà ce qu'avait fait votre mère qui vous aimait d'un amour si dévoué...
FRANCESCA. Le cloître, le cloître, juste ciel! . . et c'est ma mère quia changé le tombeau de mon père en un cloître pour moi !.. comme si ce n'était pas seulement vouer une autre victime aux coups de la mort... FABRIZIO. Cet effroi du couvent me paraît au moins excessif dans une jeune fille qui ne veut pas se marier, dit-elle ; remarquez, du reste, Francesca, que je ne veux pas vous vouer au couvent, parce que vous vous refusez l'hymen glorieux qui serait envié de toute autre; seulement je ne suis pas assez fort pour vous défendre seul contre les droits de l'église. Ses réclamations impitoyables , qui ne re.<!pectent pas la nièce du protonotaire, ne peuvent s'arrêlei que devant la femme du grand-connétable, dont le crédit sera utile à l'archevêque. Ainsi épousez Sforce, salut pour vous, asile contre le couvent , gloire pour tous.. .
JEANMi DE NAl'I.KS
rel"usez-le ; mais alors je no puis vous refuser au cloître qui vous réclame.
FUA\CESCA , à elle-même. O mon Dieu! mon Dieu! vous m'accablez sans piliél... depuis quinze jours je luttecontre une persécution qui ne me laisse point de relâche et qui gague sans cesse sur tn;> résistance, et voilà, mon Dieu! que vous m'enlevez tout courage , que vous m'ôtez le droit d'attester le souvenir de ma mère!... en détruisant ma plus chère croyance... vous me faites douter de tout... oui, de tout, même de lui... Ah! je le sens... on n'est jamais vaincue tant qu'il vous reste un seul appui... mais lorsque votre dernier soutien... votre plus aimé vous manque , il faut bien que l'on succombe... je succomberai.
FABRiziO. Voici le capitaine Sforce
dites-lui à lui-même que vous le refusez , si vous persistez encore dans vos intentions.
FïixNCESCA. A lui-même!., oli! non!...
non!... cet homme a un regard qui fait peur!... il y a en lui une force qui vous écrase rien qu'en vous approchant!... iVIon oncle, sauvez-moi de lui sauvez-moi de lui!
FABRIZIO. Lui seul peut vous sauver, Francesca.
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