‹ Magasin théâtralChapitre 854 sur 1711 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

OLIVIER, JEAWNE.

OLIVIER. Me voici, madame.

JEANNE. J'ai des torts à réparer envers vous et envers votre maître, capitaine!... commençons par vous. J'ai plus à faire à votre égard. .. je ne vous ai pas rendu grâces encore de votre vigilance, de votre zèle à découvrir un complot dont il n'a pas tenu à vous de m'épargner les périls... ce n'est qu'en me sauvant, au prix de votre sang, des suites de mon imprudence, que vous m'en avez punie!., recevez ici le témoignage de ma reconnaissance, et permettez qu'elle ne soit pas stérile. . . la place de camerlingue du palais sera vacante bientôt ie comte Lorenzo Alopo cessera de

l'occuper... veuillez l'accepter avec le titre de comte.

OLIVIER. Mille grâces, madame... mais •e refuse de prendre la place et les dépouilles du comte Lorenzo.

JEANNE. Et pourquoi ?

OLIVIER. J'aime mieux être capitaine des hommes d'armes... à la veille d'une guerre terrible que chaque instant rend plus inévitable... il y a meilleure chance pour continuer ma mission de dévouement que la soirée d'hier a conmiencée.

JEANNE. Qu'il en soit ainsi que vous le désirez... Il me fuit peine cependant de songer que je ne puis vous récompenser des risques que vous avez braves pour

moi que par tes nouveaux périls où m vous expose... Et maintenant parlons A votre maître, qui a demandé ma main s,. sa recherche m'honore et me flatte, et, '* l'estime seule eût pu me dicter mon chol^, je n'aurais pas même hésité entre lui et le* princes qui se sont présentés; mais de^auii vous, Olivier, qui avez conquis » jamais toute ma confiance, devant vous » déjà mon vieil ami, je puis parler à cœur ou vert... la voix de mon peuple m'acntsrj d'une préférence aveugle pour un jeune gentilhomme, dont la valeur téméraire ne la justifie peut-être pas entièrement... La voix de mon peuple a tort et raison à la fois... cette préférence existe, je ne puis le nier; mais elle est chaste et légitime.... je ne suis point la maîtresse de Lorenzo, mais aujourd'hui je serai sa femme.... il n'est point mon amant au moment où ic vous parle, mais ce soir il sera roi.

OLIVIER. Que dites-vous'

JE.ANNE. La vérité!., quoi quHl arrivfe quelque malheur que ce choix doive atti rersur ma tête, il est irrévocable, .le ciel, qui a fait rencontrer no.s deux destinées, doit les réunir pour iamais... vous voyez que je ne puis laisser aucune espérance à votre maître, mais ma réponse ne peut l'affliger... Jacques de Bourbon ne peut avoir d'amour pour moi... nous ne nous connaissons pas.

OLIVIER. Qu'en savez-vous, madame?., et si, au contraire, cet homme, ce prince, que sa destinée réserve à toutes les souffrances... qui, jeune encore, a déjà subi deux captivités à l'étranger et dans sa patrie, s'il était à Naples, inconnu, déguisé depuis plus d'un mois, vous suivant à toute heure, en tout lieu, d'un œil jaloux et d'une pensée infatigable. . . s'il vous avait, avec attendrissement , vue , bonne et charitable, ôter un diamant de votre couronne pour le jeter dans le haillon du paui vre... s'il vous avait avec admiration vue noble et courageuse, braver tous les périll sans autre défense que votre magnanime confiance, et vous oftrir désarmée aux assassins !.. noble exemple que vous croyiez suivi pai'eux... si enfin il était en proie à tous les tourmens d'une passion bien fatalement prédestinée, puisqu'elle ne veut pa être guérie et ne peut pas être partagée maintenant ; car tout ce que le peuple di-1 sait si haut dans ses murmures, tout ce que vous annoncez en ce moment, son cœur en bouillonnait déjà plein de rageetde jalousie ; si envieux, sombre, désespéré, il errait depuis long-temps sur vos pas, comme un exilé auprès de la patrie qu'il a perdue ;

s'il avait souvent mis ses jours enjeu pour rencontrer un de ces regards dont il n'attend qu'un arrêt de mort ; si son amour, renonçant à ses droits sur vos affections, sur votre gloire, sur votre bonheur, s'était du moins uni avec vous dans vos périls et vos souffrances, cette part de votre vie dont vous n'avez pu lui refuser la moitié!., ahl s'il en était ainsi, madame, mon maîti-e ne serait-il pas digne de pitié, moins par ce que vous lui rejFusez encore que par tout ce que vous accordez à un autre!..

JEANNE. Que dites- vous? je ne comprends point... Oh î je ne puis croire aux événeniens étranges que vous supposez...

non, j 'ai déjà assez à me reprocher vis-à-vis de votre maître, sans qu il ait encore de nouvelles souffrances àm'attribuer... Quoi qu'il en soit, veuillez lui faire transmettre ce paquet cacheté... j'espère qu'il y trouvera des marques de mon estime qui pourront adoucir ce que mon refus a de cruel, mais ma destinée entière appartient au comte Lorenzo, et Jeanne II sera reine avec lui, ou, sanslui^ elle tomberait seule ; car elle sent bien qu'elle ne peut plus se maintenir, faible femme, sur ce trône fous lequel s'agitent tant de factions etque tant

de chocs ennemis vont ébranler Vous

me direz si le comte Jacques est satisfait deceque je lui offre, pourdédommagement d'une vmion qui ne lui eût point donné, peut-être, tout le bonheur qu'il mérite... ( Voyant OlLner qui oupre la lettre. ) Que faites-vous ?

OLIVIER. Le comte Jacques vous remercie, madame ; il trouve en cet écrit de nouveaux sujets d'estime pour vous, etde douleur pour lui .'..mais le comte Jacques était, il y a un instant, capitaine de vos hommes d'armes, c'est tout ce qu'il ambitionnait... tar ses fonctions lui donnaient la place la plus voisine d'une mort glorieuse et douce, elle eût été po vu- vous!... Mais le comte Jacques, d'après ce que vous lui annoncez, déserte un poste où il ne sci-ait plus que le serviteur d'un roi etnon delà reine, le défenseur de qui n'en a pas besoin... il jette à vos pieds cette épée qu'une autre épée ne vous permetti-a pas de regretter sans doute — seulement, il vous suit du regard, et, si jamais tout vous manquait,

même cet autre apptii, il reviendrait

Dieu fasse en votre faveur que l'occasion de ce dernier devoir soit encoi-e éloignée pour lui !.. .

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