SCENE V
JEANNE , seule ^ puis LE MAJORDOME.
Alon Dieu! mon Dieu !... Tout ceci est étrange, inexplicable : il me fuit au moment d'être roi, il trompe son vieux sei-viteur, il me trompe, moi I... Oh! si quelque infidélité !.... j'étais dédaignée!... Si moi, la reine, je n'étais que la seconde de son cœur.... un pis-aller peut-étie; si un tel outrage m'était réservé !.. oh ! il faut à toutprix que je sache... que je connaisse... mais je ne puis m'en fier à Tùatteo, car Matteo est tout dévoué à son maître... IMatteo m'abuse peut-être ! la première... je dois confier mes intérêts à des mains plus sûres ; {Appelant.) A moi, grand majordome, allez à l'appartement du comte Lorenzo , et amenez-le-moi à l'instant!...
LE MAJORDOME. Mais, madame, j'ai cru entendre dire que le comte Lorenzo venait de sortu".
JEANNE. Sortir !.... se peut-il I.... il est donc vrail... Eh bien alors, faites courir sur ses traces; et vous, pénétrez chez lui , forcez toutes les serrures ! . . . apportez-moi tout ce que vous y trouverez, papiers, lettres... tout ce qui peut servir de témoignage ... Allez ! allez !.. . {Le majordome sort.) Oui, il me paiera cher sa trahison, lui et sa complice!... mais sa complice... quelle est-elle? Lorenzo depuis six mois n'a pas quitté la cour, et depuis six mois
pas une femme n'a attiré ses regards... je n avais à combatlre dans son cœur que le souvenir d'une femme moite !.. et ce souvenir n'a pu être assez fort aujourd'hui pour lutter contre l'espérance d'une royauté!... non, il ne me fait pas même l'honneur de me préférer une rivale... il me fuit, parce qu'il ne m'aime pas !... parce qu'il est las de jouer avec moi un rôle qui lui pèse, parce qu'il trouve que le titre de roi ne le récompense pas assez de me consacrer sa vie !... et c'est pour lui, malheureuse, que j'ai sacrifié tout!... que j'ai dédaigné tant de princes et de rois !.. Pour lui, j'ai continué les scandales de Jeanne T^; pour lui j'ai donné ma passion aveugle
en spectacle à l'univers! pour lui j'ai
foulé aux pied, ma dignité de reine et de femme , pour être trahie aussi publiquement que je Y d^\ ipvéiérél {Regardant les portraits.) Oh ! pardonnez-moi, mes ancêtres, mes nobles prédécesseurs, Guiscard, Robert le Sage, vous tous qui êtes morts de père en fils pour le salut de la patrie et l'illustration du royaume! qui êtes tous encore là, immobiles dans ce palais comme à votre poste d'honneur! toi surloiit, Ladislas, mon frère! royal et vaillant soldat, pardonnemoi ! je faisais monter cet aventurier sur ton trône, à côté de ta sœur ! j'ai follement jeté sur les pas d'un parvenu toute cette gloire dont tu avais entouré notre l'oyauté commune; oui, tu l'as vu, abandonnée à ce fatal penchant, j'ai méconnu ma mission de dévouement et de martyre. J'ai pour cet ingrat dégradé ma noblesse , opprimé le peuple , mis l'état en danger ; je * me suis attiré le mépris des hommes, l'indignation de l'église, la colère de Dieu . . . Ladislas, mon frère, pardonne-moi !..Non, tu te lèves, je le vois, tu me repousses du regard!... tu me dégrades du geste!...
Grâce !... grâce!... je suis ta sœur... Mais
non, ta sœur était une reine et cette
femme qui est là , ce rebut de Lorenzo infidèle, ce jouet d'un favori qui l'a trahie, n'est plus de même race que toi. Entre princes de sang royal on ne se reconnaît pas au visage, mais à la couronne, et tu ne peux plus retrouver sur mon front celle que je prostituais au front d'un misérable !