SCENE X
MARTHA, venant de la gauche; LA VICOM- TESSE.
LA VICOMTESSE, avec allégresse.
Martha? c'est toi; viens, que je te parle, que je te dise... regarde-moi, embrasse-moi.
MARTHA, gémissant.
Ah ! madame.
LA VICOMTESSE
Qu'as-tu donc? quelque chagrin? dis-le-moi, je le dissiperai. Quelque fantaisie?... veux-tu de l'or , Martha, mes perles, mes bijoux? je te les donnerai; je suis heureuse, je veux que tu le sois aussi.
MARTHA
Je ne sais si je dois vous dire d'abord...
LA VICOMTESSE
Quoi! quelque fâcheuse nouvelle? que m'importe! Les Anglais peut-être ont dévasté quelquesuns de mes domaines? le feu du ciel a dévoré mes plus belles forêts? que m'importe! C'est que tu ne sais pas : mon époux est changé ! il a chassé, entends-tu, chassé toutes ces femmes. Il m'aime, il me l'a dit, sois donc tranquille; l'épreuve est faite, la joie est là {au cœur), maîtresse souveraine et pour toujours... tu ne le savais pas; mais moi, je le sais, je sais tout!
MARTHA, triste.
Vous savez tout?
La Vicomtesse regarde Martha, frémit par degre's, puis brusipiement.
LA VICOMTESSE
Martha, je veux tout savoir !
MARTHA
Vous l'ordonnez ?
LA VICOMTESSE, avcc atigoisse.
Parle, parle, abrège mon supplice. Dis-moi tout, sans l'interrompre, car je n'aurais pas la force de l'interroger.
MARTHA
Monseigneur part cette nuit pour l'abbaye de Sain te -Thérèse, accompagné de Melchy et de moi.
LA VICOMTESSE
Parle donc, mais parle donc !
MARTHA
Il y a là une jeune fille, la plus belle, dont votre époux s'est épris.
LA VICOMTESSE, gémissant.
Ah! c'est donc pour elle qu'il a renoncé aux autres? Ceci est donc un amour vrai, profond, le
plus cruel de tous pour mon cœur !••• Mais non, tu mens, tu te trompes, je te dis...
MARTHA
Madame !
Non, dis-moi tout; c'est vrai, je t'interromps, parle, j'écoute, je ne dis rien.
MARTHA
Par force ou par adresse, il doit l'enlever cette nuit, et la faire conduire au manoir de Montlouvier.
LA VICOMTESSE
Il te l'a dit?
MARTHA
Melchy me l'a dit. Votre époux change de costume, les chevaux attendent ; j'ai promis de partir: je ne partirai pas.
LA VICOMTESSE
Tu partiras.
MARTHA
Mais, madame...
LA VICOMTESSE, trës-agitée.
Je le veux. (Silence.) Je partirai moi-même à l'instant, suivie d'une de mes femmes ; je prendrai le chemin de la forêt pour arriver plus vite. Tu ralentiras la marche de mon époux par quelque accident préparé; je préviendrai votre arrivée dans l'abbaye : je connais l'abbesse, je l'avertirai. Je verrai cette jeune fille, et si je ne puis la ravir à l'amour de mon époux, si j'arrive trop tard, tu m'introduiras demain secrètement dans le manoir de Montlouvier.
MARTHA, la regardant.
Madame, vos regards m'effraient.
LA VICOMTESSE, ironiquement.
Tu t'effraies! de quoi? Est-ce la première fois que tu me vois ainsi pâlir, frissonner, mourir ?... depuis douze ans, voilà ma vie ! il n'y aura eu qu'un intervalle de quelques instans... Tu exécuteras les ordres de monseigneur.
MARTHA
J'obéirai... Mais vous, madame, vous exposer par une nuit sombre et orageuse comme celle-ci l LA VICOMTESSE, Souriant amèrement.
La nuit! l'orage !... Pauvre femme, qui as toujours vécu d'une vie paisible , si tu avais dans ton cœur ce que j'ai dans le mien, tu ne serais pas étonnée de ma résolution. La nuit! l'orage! que m'importe? je ne vois, je n'entends, je ne sens qu'une chose: c'est Flavy aux pieds d'une autre femme, lui parlant d'amour... [Violemment.) Mais, tu n'as donc jamais été jalouse, toi? Dieu ne t'a pas maudite! Pauvre femme, qui craint que je manque de force et de courage I Va, Flavy t'attend ; je vais partir, je n'ai peur de rien !
La Vicomtesse et Marllia sortent ; la Vicomtesse par la gauche, Martha par le fond.
riN DU TREMIEU ACTE.
MACxASlN THEATRAL.
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Inlcritur de l'abbaye de Sainte-Thérèse. Peintures sacrées aux murs, porte ati fond, jiorte et fenclrc à gautlu-, pui te à droite. Guéridon avec fruits et vases à gauclie. Deux sièges à droile.