SCENE \I
FLAVY, LA VICOMTESSE
FI.AVY, à la porte de la chambre de Marie. Marie 1 ma belle Marie I...
LA VICOMTESSE, paraissant à l'escalier du fond, pâle et les cheveux en désordre, à part. Mon oncle d'Arménis arriverait trop tard, FLAVY, poussant la porte de la chambre. Marie ! viens!...
LA VICOMTESSE , prés de Flavy.
Me voici.
FLAVY, au comble de l'éionnement et de la colère.
Vous!
LA VICOMTESSE
Vous ne m'attendiez pas , monseigneur 1
FLAVY
Pourquoi n'êtes-vous point partie, madame?
LA VICOMTESSE
J'avais à vous parler. J'ai trompé d'Orbendas.
FLAVY
Mais, pour pénétrer jusqu'à moi...
LA VICOMTESSE
Voyez s'il ne manque aucune clef à ce trousseau.
FLAVY
Quoi! Marie...
Elle a fait son devoir , je viens faire le mien.
FLAVY
Le vôtre?... Vous venez au-devant de ma colère , et puis 'VOUS vous plaignez d'en éprouver les
effets...
LA VICOMTESSE
Ce n'est pas de votre colère que j.e me plains, c'est de votre amour pour cette jeune fille...
FLAVY
Encore t
LA VICOMTESSE
Toujours! jusqu'à ce que je meure!...
FLAVY
Sortez, madame.
LA VICOMTESSE
Je ne sortirai pas que vous n'ayez remis celte jeune fille entre mes mains.
FLAVY
Sortez, vous dis-je... Nous nous avilissons tous deux, et c'est vous qui le voulez...
LA VICOMTESSE, avec énergie.
Je vous dis, monseigneur, qu'il me faut remettre cette jeune fille.
Jamais!
LA VICOMTESSE
Jamais!... C'estque je viens pour te dire un mot qui épouvantera ton amour; ce mot me sera mortel... tu me tueras, Flavy... mais tu respecteras cette jeune fille.
FLAVY
Vous tuer!... moi!... pour d'injurieuses paroles qui n'excitent que ma pitié I
LA VICOMTESSE
Ne me force pas de dire ce mot ; car il te sera mortel aussi peut-être...
FLAVY
Ah! c'en est trop, madame!... prétendre m'intimider par la menace... Je reconnais dans la témérité de vos paroles les encouragemens secrets de votre oncle, le comte d'Arménis. C'est vous, je lésais, qui l'avez fait prévenir; mais je ne le crains pas , je l'attends, je le brave, qu'il vienne !
LA VICOMTESSE
Tu ne veux pas renvoyer cette enfant à l'abbaye de Sainte-Thérèse?
FLAVY, furieujT.
De par votre oncle! non, madame.
LA VICOMTESSE, terrible.
Et de par moi?
FLAVY, de même.
De par vous!...
Ah! c'est que je puis te parler ainçi!...
FLAVY, de même.
Vous pouvez?...
LA VICOSÎTESSE.
Veux-tu savoir pourquoi ?
FLAVY , impatient et colère.
Oui, pourquoi?
LA VICOMTESSE
Parce que je suis...
FLAVY
Parce que vous êtes?...
LA VICOMTESSS.
Parce que je suis...
LE MANOIR DE MONTLOUVIEK
FLATT, avec fureur.
Parce que vous êtes insensée!
LA VICOMTESSE, lui prenant te bras et le faisant tourner vers elle.
Parce que je suis sa mère !
FLAVT.
Sa mère !
LA VICOMTESSE
Oui, tiens, lis cette lettre de mon frère; et puis tue-moi; mais respecte Marie, elle est ma fille!
Elle lui donne la leltrede son frère, qu'elle a montrée à Marllia, au pi-emier acte. Marie paraît à ia porte de sa chambre.
FLAVY, parcourant la lettre.
Votre fille! Marie, votre fille! oui, oui, oui... {Au comble de la rage.) Et vous restez là, et vous ne fuyez pas, et vous ne tremblez pas ! LA VICOMTESSE, f^ère et calme.
Non.
FLAVY, s'avançant sur elle.
Et vous ne lisez pas votre arrêt dans mes yeux!
MARIE, s' interposant* .
N'en croyez rien, monseigneur; cette femme n'a aucun droit sur moi, sa jalousie l'égaré. Elle ne m'est rien, elle n'est pas ma mère. {La repoussant.) Vous n'êtes pas ma mère!
LA VIC0TUTE3SE, courant à elle.
Je ne suis pas ta mère!
MARIE, avec effort.
Non, non, je ne vous connais pas, je...
Elle succombe à l'effort de ce pieux mensonge, et laisse tomber sa tète sur la poitrine de sa mère.
LA VICOMTESSE, V embrassant.
Regardez, regardez, monseigneur, si je ne suis pas sa mère!
FLAVT.
Malédiction sur vous !
MARIE
Sur vous, sur vous seul, monseigneur; car vous avez fait le malheur de ma mère.
La Vicomtesse elTraye'e fait passer Marie à sa droite**. FLAVT, à la Ficomtesse. Et vous osiez être jalouse! et vous avez, pendant douze ans, joué une abominable comédie, pour me faire croire à votre amour!
LA VICOMTESSE
Oii ! si vous vouliez m'entendre! Un homme implacable comme vous, sourd comme vous aux prièresd'unejeune fille éperdue, le chevalier d'Eurondel, il y a dix-huit ans...
FLAVT.
Qui? lui! ce misérable, cet Anglais, le père de votre fille! Oh! ma rage s'en augmente, et veut plus qu'une vengeance ordinaire. [Il déchire la Iciire tfut lui a remise la Vicointcsse.) Aucune iraïc ue restera de cet outrage, aucune, entendez- | vous?
LA VICOMTESSE
Je suis résignée à mon sort, ma fille est sauvée!
* La Yicomicsse, Marie, Flavy.
" Marn-, \i \ ituiulcàsu, tluvy.
FLAVT.
Votre fille! elle aussi m'a indignement joué... Elle savait le secret de sa naissance, et là, il n'y a qu'un instant, elle m'a laissé me dégrader, quand je n'éprouvais auprès d'elle qu'un sentiment nouveau pour moi; lorsque je regrettais qu'elle consentît à m'entendre; lorsque je désirais qu'elle me repoussât, dût-elle le faire avec mépris.
MARIE
Vous désiriez du mépris'? c'est de la haine que vous m'inspiriez.
LA VICOMTESSE, vouUnt arrêter Marie. Ma fille!
FLAVT, à Marie.
Vous sortirez d'ici à l'instant même; je vous chasse. {Amcrement.) Embrassez votre no&/e mère pour la dernière fois.
LA VICOMTESSE
Oh! chassez-moi aussi, je vous abandonne tous mes biens. Ma fille et moi, nous passerons à l'étranger; je changerai de nom, et jamais ce secret
fatal...
FLAVV.
Vous chasser, vous? vous laisser la vie, vous rendre la liberté en retour de mon déshonneur, pour que vous alliez rejoindre votre Anglais! LA VICOMTESSE, Suppliante.
Ah! monseigneur, si vous consentiez...
FLAVY, frémissant.
Dites à votre fille de sortir sur-le-champ , madame, dites-le-lui ! hâtez-vous, hâtez-vous, croyezmoi, si vous l'aimez !
MARIE, énergique et exallée.
Oui, monseigneur, je vais sortir, je vais me séparer de ma mère.
LA VICOMTESSE, vivement à Marie, après avoir regardé Flavy qui frémit.
Oui, va-t'en, Marie, va-t'en, laisse-moi!
MARIE
Adieu, monseigneur, noble chevalier, capitaine des armées du roi de France, je vais dire partout vos merveilleuses prouesses.
LA VICOMTESSE, allant à elle.
Ma fille ! ma fille !
FLAVT, à Marie.
Sortez! sortez!
MARIE
Ah! vous croyez peut-être que j'ignore votre
histoire? Je la sais toute, monseigneur, et je puis
la raconter sur mon chemin. Vaillant gouverneur
de Compiègne, vous souvient-il de Jeanne d'Are?
FLAVT, frémissant.
Quoi ! cette calomnie qu'on ose à peine murmurer à voix basse...
MARIE
C'est une vérité que j'oserai dire tout haut.
FLAVT.
Malheur, malheur à vous !
LA VICOMTESSE
Tais-toi, oh! tais- toi!
Elle loir.Le sur un sicge ii gaucîte.
KARiv, passant vivement du côié de Flnvy' .
Je veux aller criant partout : Jeanne d'Arc , après une héroïque défense , poursuivie par les Anjrlais, s'en revenait chercher un abri dans Compiègne. Le gouverneur, Guillaume de Flavy, jaloux de la gloire d'une jeune lille, refusa de lui en ouvrir les portes, et cet ange sublime des batailles fut pris et immolé par les Anglais. Son assassin, c'est Guillaume de Flavy, Flavy le lâche et le lueur de femmes!
FLAVT, à la porte d'entrée à gauche.
iS'orval! Norval!
LA VICOMTESSE, coitraiit à Flavy.
Monseigneur pitié, pitié pour ma fille I FLAVY, amer et poignant.
Elle ne vous quittera pas, madame! [Norval parait avec des hommes à la porte d'entrée, à gauche.) Placez quelques hommes au milieu de cet escalier, a la cinquantième marche, [il désigne le fond) et ne permettez à personne de monter ou de descendre sans un laissez-passer de ma main.
Les SûlJals et Norval descendent l'escalier tortueux du fond ; Flavy sort par la gauche.
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