SCÈNE PREMIERE
GRINCHEUX, Ouvriers, puis MATHIEU LIBOIS.
Au lever du rideau, les Ouvriers et Grincheux entrent par la porte de la rue.
Air de M. Béancourt.
I)' nos travaux reprenons le cours.
A pareille beure, tous Les jours, Adieu, 1' sommeil! viv' l'atelier!
Voilà le r'frain de l'ouvrier!
MATHIEU LIROIS *, entrant à la fin du chœur. Eh heu , camarades, où allons-nous comme ça?
grincheux. Pardine, où donc que vont
lés ouvriers quand six heures sonnent ?
C'est pas à Longchamp, heu sûr... on va s'embêter, comme tous les matins, à la fabrique, quoi !
lirois. A la fabrique, je m'y oppose!... (Mouvement des Ouvriers.) Oui, moi, Mathieu Libois, votre chef d'atelier, et de plus cousin germain de Christophe Dumont, le patron de la barraque ici présente, je vous donne campos à tous, en réjouissance de la solennité de ce jour...
grincheux. Énv'la une bonne, de farce!... Vh ça, et la faïence?
lirois. La faïence attendra ; au lieu d'en faire, nous en casserons.. . car il s'agit de mettre les petits plats dans les grands. C'est aujourd'hui que nous recevons compagnon notre ami Jean-Baptiste, le plus ancien apprenti du père Dumont, ce respectable cancre qui s'intitule notre maître, sous prétexte que nous sommes ses ouvriers; par ainsi, camarades, les travaux sontsupendus indéfiniment; c'est fête immobile pour toute la fabrique.
GRINCHEUX. Mettre les petits pots dans les grands et casser la faïence, j'en suis... maisfêter le compagnonnagede Jean-Baptiste, bernique!... j'en joue pas...
lirois. Eh ! dis donc, clampin, ne méritet-il pas qu'on se réjouisse de sa sortie d'apprentissage, un garçon qui est doux comme mi agneau... dévoué comme un caniche...
courageux comme un cheval?...
grincheux,. Qu'y soit cheval ou caniche. Ouvriers, Libois, Grincheux.
ce n'est pas là la question... Les deux apprentis de maître Dumont avaient également le droit de concourir au compagnonnage, et de présenter leur chef-d'œuvre. .. j'ai fait le mien comme lui... un pot de toute beauté... et vous l'avez repoussé... c'est une injustice...
lirois. Une injustice!
GRINCHEUX. Oui, une injustice; mon pot avait deux anses et le sien n'en avait qu'une, on me devait la préférence.
lirois. En v'ià des preuves! Allons, taistoi, bobosse, ou nous t'aplatissons... Est-ce que tu devrais être jaloux de Jean-Baptiste? lui qui est ton ancien... car v'àplus de cinq ans qu'il végète ici... heureux comme le poisson dans la poêle à frire. En a-t-il enduré celui-là, avec mon brutal de cousin et sa bégueule de fille!... une mijaurée qui fait ses embarras... comme si elle était sortie du mollet de Jupiter. Qu'est-ce qu'elle est donc tant, je vous 1' demande ? ne travaille-t-elle pas comme nous ?. .. pas dans la même partie, c'est vrai, mais si elle est la plus habile couturière de Saint-Germain en Lave, nous en sommes les plus habiles faïenciers... en Lave.
grincheux. Ah ça. mais où donc est-il.
votre protégé... votre chéri de Jean-Baptiste ? on ne l'a pas encore vu de ce matin.
LIROIS, désignant l'escalier de la soupente. Tiens , regarde par là... voilà son chenil, au pauvre garçon... il usede son émancipation... il jouit de son premier jour de travail libre... il dort...
grincheux. Grand saint lâche, va!... toutes les faveurs sont pour lui maintenant.
lirois, aux Ouvriers. En attendant qu'il se réveille, je propose de faire quelque chose pour lui.
les ouvriers. Quoi donc ?
lirois. D'aller au cabaret goûter le vin à son intention; ça y est-il?
les ouvriers. Ça y est !
grincheux. Oui, allez vous y frotter, et puis si vos femmes viennent à savoir ça.. .
un ouvrier. Oh! saperlotte ! c'est vrai: au fait, dites donc, si nos femmes viennent à savoir ça...
lirois. Plaît-il? t'en es encore là, toi? Folichon... faut te corriger, mon garçon, ça te donnerait la coqueluche... avance ici, ei écoute... je vas te définir les privilèges de la
JEAN -BAPTISTE
femme, une fois pour toutes. (7/ prendl'ouvrier par le bras, tous les autres s'approchent.) Primo, d'abord, et d'un, elle a le droit de tremper la soupe à son homme... secondo, de raccommoder les chaussettes de la communauté... tiertio, de mettre sa langue dans sa poche... Si elle mésuse de ses libertés... remarque bien la manœuvre... vous placez le premier manche à balai venu entre l'index et le pouce.... une, deux.... et la paix est rendue au ménage... C'est ainsi que j'ai dressé mon épouse: aussi, maintenant elle marche au doigt et à l'œil. Je vous engage à en faire autant, car un homme doit toujours tenir son rang dans la société.
Air: Les Pêcheurs de toutes nos rades.
Avec moi, jamais <T résistance, Il faut s' soumettre et sans délai, j On j'ai recours à l'assistance D' la trique ou du manche à balai ; C'est 1' moyen, vous pouvez m'en croire, L' plus sûr pour se faire obéir, Car la femme est comme la poire, Faut la taper pour l'adoucir.
CHOEUR
Oui, la femme est comme la poire, Faut la taper pour l'adoucir.
grincheux. A la bonne heure ! en voilà un crâne de mari !
LiBOlS. Assez causé , bombé ; en route pour le cabaret de la rue au Pain... Si nos femmes veulent s'y opposer, tremblement du bon Dieu ! y en aura-t-il de ces évolutions !