SCÈNE IV
LA MÈRE THIBAUT, JACQUELINE ; puis, NAPOLÉON ; puis, JÉRÔME,
JACQUELINE
Je suis bien aise que M. Krettly soit revenu, moi... C'est un bon enfant et gai comme un pinson...
LA MÈRE THIBAUT
Dis donc, Jacqueline, s'il veut, le général, on lui donnera la chambre de mon fils...
JACQUELINE
Par Dieu! et il n'y sera pas mal; cette chambre est gentille et soignée, comme si M. Julien était encore ici... Voilà des cavaliers qui arrivent au galop... Us s'arrêtent devant la ferme...
LA MÈRE THIBAUT
C'est sans doute ce général qni arrive... NAPOLÉON, entrant et se retournant sur la porte.
C'est bien; qu'on m'attende-là Bonjour,
Madame...
LA MÈRE THIBAUT
Votre servante, Monsieur...
NAPOLÉON
Ne vous dérangez pas restez... J'attends
quelqu'un, et, jusqu'à ce qu'il arrive, je n'ai pas besoin d'ètreseul... (A Jacqueline, qui lui donne une chaise.) Merci !.. (Il s'assied près de la cheminée. — A part.) Voyons ce que Caulaincourt me dira du congrès de ChCuillon... Je veux le voir, à
l'abri des curieux ; il faut que ces négociations restent secrètes, et que le premier vuuu ne se crois pas en droit de les raisonner...
Jérôme, entrant.
Eh! dites donc, il paraît que le père Pascal en récolte des camarades pour aller batire le gibier... En voilà un garde-champêtre qui est crânement patriote!.. (A Napoléon.) Excnsez-moi. Monsieur ; j'ai idée que j'ai laissé mes sabots dans un coin de la cheminée...
NAPOLÉON
Voyez, mon garçon, voyez... JéroME.
Non... Ils n'y sont pas... je les retrouverai plus tard... (Il "regarde Napoléon.) Ah ! Dieu de Dieu!.. (Bas.) M1" Thibaut, Jacqueline!..
LA MÈRE THIUAUT et JACQUELINE.
Eh bien ?
JÉRÔME
Vous ne savez donc pas qui est-ce qui est là, dans votre cheminée?.,
LA MÈRE THIBAUT
C'est un général...
JÉRÔME
Merci, un général !.. c'est l'Empereur!..
LA MÈRE THIBAUT
L'Empereur!..
JÉRÔME
Le véritable Empereur!.. Je l'ai vu d'assez près, à Montmirail pour le reconnaître à toujours...
JACQUELINE
Est-il bien possible!..
NAPOLÉON
Qu'y a-t-il ?..
LA MÈRE THIBAUT
Ah! pardon, Sire, bien des pardons! Nous ne savions pas... c'est Jérôme qui vient de nous dire...
NAPOLÉON
Eh bien ! oui, ma bonne femme ; je suis l'Empereur... Remettez-vous; asseyez-vous!.. Cette ferme vous appartient ?..
LA MÈRE THIBAUT
Oui, oui, Sire...
NAPOLÉON
Vous la faites valoir vous-même?..
LA MÈRE THIBAUT
Non pas, Sire, je suis trop vieille pour cela... mais, j'ai de braves garçons en qui j'ai confiance...
NAPOLÉON, à Jérôme.
Pourquoi n'ètes-vous pas à travailler, vous?..
JÉRÔME
Oh ! le travail pour le moment c'est de faire lâchasse aux Cosaques, et j'attends des camarades pour cela...
napoléon, à part.
Ah ! le peuple est toujours là quant il s'agit de se lever pour la patrie !.. Le peuple pauvre et dévoué !..
JACQUELINE, bas à Jérôme.
Je veudrais-t-y vous avoir mis là le beau fauteuil qui est dans la chambre à M. JrJien!..
JÉRÔME
Oh ! ça lui est bien égal, va !..
NAPOLÉON, à la mère Thibaut.
Avez-vous des enfans?..
LA MÈRE THIBAUT
Sire, j'ai un petit-fils qui est à l'armée...
NAPOLÉON
Ah!.. Comment l'appelez-vous ?..
LA MÈRE THIBAUT
Julien Thibaut... Il est maréchal-des-logis dans le 6e de chasseurs...
NAPOLÉON
Y a-t-il long-temps qu'il est au service?..
LA MÈRE THIBAUT
Il y a cinq ans qu'il est parti comme volontaire, et en voilà bien trois qu'il n'est venu par
NAPOLÉON
Vous voudriez bien le revoir, n'est-ce pas?..
LA MÈRE THIBAUT
Ah ! si le bon Dieu me faisait cette grâce ; quand je ne le verrais qu'une fois avant de mourir !.. (Elle laisse tomber sa quenouille qu'elle tenait dans ses mains : Napoléon la ramasse et la lui rend.) Ah ! pardon et excuse, Sire!., quand je parle de ce pauvre Julien, je suis si tremblante que je ne puis rien tenir dans les mains...
NAPOLÉON
Vous le reverrez, bonne mère, vous le reverrez...
LA MÈRE THIBAUT
Sans vous commander, est-ce que la guerre finira bientôt ?..
NAPOLÉON
Je l'espère... mais, cela ne dépend pas de moi seul...
LA MÈRE THIBAUT
Nous le pensons bien, Sire... vous faites toujours pour le mieux !..
napoléon, à part.
Résignée, malgré ses souffrances maternelles ; et ceux que j'ai comblés de biens et d'honneurs, m'accusent et songent peut-être à m'abandonner !..
PASCAL, au dehors.
Eh! Jérôme, Jérôme !..
(Jérôme ouvre la porte.)
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