‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1328 sur 1577 · LAROCHE, MARTIAL · texte numérisé non relu

LAROCHE, MARTIAL

LAROCHE. C'est lui!

martial, s1 approchant et à voix basse. J'avais entendu jaser... et je m'étais caché par là... en attendant... Personne ne m'a vu entrer.

Il remonte doucement l'escalier pour regarder sur le bateau.

LAROCHE, à part. Pourquoi tout ce mys- . tère?... heureusement je suis sur mes gardes !

martial, il regarde par la portepar où est sorti Guillaume. Il passe sur la planche... le voilà sur le quai. .. dans le chantier.. . c'est

11 redescend.

laroche. Vous êtes seul ?

martial. Seul; d'ailleurs vous pouvez visiter le bateau.

laroche. Oh! je ne crains rien*l

H prend la lanterne et regarde par la porte de gauche, par où est eDtré Martial.

martial. En attendant il s'assure du fait! (Laroche ferme la porte et met un verrou.) Ah! cette fenêtre... du quai on pourrait nous voir ensemble, et il est essentiel que notre entrevue soit ignorée de lout le monde.

laroche. Fermez la fenêtre!

martial. Personne ni de près ni de loin...

Il ferme la fenêtre.

laroche, à part. J'ai beau rappeler mes souvenirs, cette figure, celle voix me sont inconnues!

martial, revenant vers Laroche et avec familiarité. Bonjour, Pierre Bénard.

laroche. Monsieur... je me nomme Laroche, pas autrement; ce nom de Pierre Bénard n'a jamais été le mien !

martial, le regardant attentivement. Si je me trompe en vous le donnant, je vous ferai mes excuses et tout sera dit entre nous. Mais je ne me trompe pas, Pierre Bénard!

laroche, avec colère. Monsieur, si vous prononcez encore ce nom, je vous mets à la porte de chez moi !

martial. Quatre mots vous en ôteront l'envie.

'Martial, Laroche.

laroche. Voyons donc ces mots magiques; mais que ce soient les derniers.

martial. Le brick le Rôdeur?

laroche, à part. Il me connaît!

marital. Eh bien?...

LAROCHE , un peu déconcerté. Eh bien ! que savez-vous du brick le Rôdeur !

martial. J'ai entendu dire que c'était un joli bâtiment, fin voilier. .. fréquentant il y a une vingtaine d'années les côtes d'Afrique, d'où il ramenait secrètement dans les îles une sorie de marchandise très-prohibée.. . c'était autrement dit un négrier. Est-ce vrai?

LAROCHE. Il peut y avoir plusieurs bâtiments qui portent le même nom... et si vous ne savez pas autre chose...

martial. Oh ! je sais encore qu'au mois de juin 1827, le Rôdeur, alors en rade à la Guadeloupe, fut loué à son capitaine Pierre Bénard par un colon monsieur Laroche, lequel venait en France, avec sa fille, enfant de deux ans à peu près , pour recueillir un riche héritage. Est-ce vrai ? hein*?

Laroche, passanlct le regardant fixement. Monsieur, il y a une heure j'ai appris chez mon banquier qu'un vol avait élé commis dans ma maison, qui me privait de mes papiers de famille, de plus d'une somme de vingt mille francs. J'ai écrit aussitôt au procureur du roi pour le prier d'ordonner d'activés recherches pour découvrir le voleur... c'est inutile ! le voleur, c'est vous !

martial. Je ne vois pas grand inconvénient à l'avouer.

laroche. Vous avez lu tout ce que vous venez de me dire dans mes papiers.

martial. C'est vrai.

laroche. Mais s'il y est parlé de Laroche et de Pierre Bénard , rien ne dit que ces deux noms doivent s'appliquer à la même personne.

marital. Oh! j'en sais plus long que les papiets n'en disent. Je sais tout ce qui se passa pendant la traversée du liôdeur.

laroche. C'fst impossible!... personne ne peut le savoir !

martial. Si je vous prouvais le contraire? si je vous disais qu'après vingt jours de marche le temps devint épouvantable, et qu'un matin au point du jour la position du bâtiment fut considérée comme perdue, car on courait en plein sur le banc de Terre-Neuve!

laroche, avec inquiétude. Après, voyons, après?. . .

martial. Ah ! il paraît que je suis bien instruit et que la curiosité vous gagne... [Laroche témoigne son impatience, Martial continue. ) Tout à coup on signale une barque à la mer à quelques brasses du navire... on regarde... elle était montée par le * Laroche, Martial.

LE CANAL SAINT-MARTIN

colon , sa fille et le capitaine Bénard, Tous trois avaient quitté le bord avant le jour; tous trois, au risque d'être engloutis, fuyaient vers une pointe de terre que l'on voyait à peu de dislance. Au même instant, le Rôdeur se fendait sur un rocher et disparaissait dans la mer avec tout son équipage. — Un seul homme, un mousse, presque un enfant, eut le bonheur de saisir un débris de planche, et, poussé par une mer affreuse, il toucha le rivage en même temps que la barque du capitaine et à cent pas d'elle! Là... un spectacle horrible s'offrit à ses yeux... la petite fille s'était noyée... le colon tombait mort frappé de deux coups de poignard, et les flots servaient de tombeau aux deux victimes!... Le colon... c'était Laroche!... son assassin c'était toi, Pierre Bénard!...

Laroche. Plus bas, malheureux, plus bas!

MARTIAL. Et le témoin de la scène, tremblant de froid, mourant de peur, blotti derrière un rocher...

Laroche C'était toi!... le petit Gaspard!

martial. Aujourd'hui le beau Martial!...

Tu baisses, mon vieux; la mémoire est longue à te revenir !

Laroche. Ainsi donc... tues parvenu à te sauver?

martial. Est-ce que ça te gène?

Laroche. Et tu es revenu en France?

MARTiAL.Moi,jetecro\aisretournéauxIles!

LAROCHE. Et tu viens me rappeler tout cela sans crainte dans mon bauau.

martial. Sans crainte, oui; mais sans précaution, non... Regarde.

Il montre deux pistants.

Laroche. Ah ! c'est différent! voilà de la prudence. Tu veux de l'argent, n'est-ce pas?

martial. Dam... oui.

laroche. Beaucoup ?

martial. Pas mal.

laroche. Les vingt mille francs t'ont mis en appétit. Et mes papiers?

martial. Oh! je n'j tiens pas... les voilà! [H les cherche dans sa poche et les rend.) Il me serait si facile de raconter tout ce que je sais !

laroche. Alors, il n? reste plus qu'à nous entendre sur la somme que tu demandes?... Eh bien, soit !... assieds-toi là, Gaspard.

martial. Pardon.... Martial, s'il vous plaît, monsieur Laroche.

laroche. Ah ! oui... j'oubliais!... Chacun de nous a besoin de l'autre, monsieur Martial ! Nous avons tout à perdre en nous lâchant, soyons amis !

Il lui donne une poignée de main.

MARTIAL. Ça va!

laroche. Et pour sceller nos conventions, trinquons.

martial. Volontiers.

laroche, prenant une bouleille et deux verres dans une armoire. Du vieux rhum !... (// verse.) Tu m'en diras de6 nouvelles!

Il présente un verre à Martial; ils trinquent.

martial, avant de boire. Après loi !

laroche, souriant. Ah! oui... tuas peur! C'est juste !

Il boit.

martial. A la bonne heure! (Il boit aussi, puis il rend son verre à Laroche.) Maintenant, parlons affaires !

laroche. Chut !

martial. Quoi donc?

laroche, allant à la fenêtre. On marche sur le quai.

martial. Qu'importe!

Laroche. C'est pour toi!

cris en dehors. Qui vive! Patrouille!... Avancez au mot de ralliement!

martial. Ce sont deux patiouilles qui se rencontrent.

Laroche. Les voilà qui s'éloignent!

martial. C'est bon!.... Avant qu'il en passe d'autres, j'aurai quitté ton bateau.

LAROCHE, s'assied à la table. Maintenant, assieds-toi là et dis-moi ton chiffre.

martial. Oh! nous verrons... Je te dirai ça au juste. .. quand je saurai ce que tu possèdes. . .

laroche Mais enfin... tu as une idée... un chiffre ?. ..

martial. Tu es pressé de le connaître... et de te débarrasser de moi, n'est-ce pas?

laroche. Franchement, oui!... Cela sera prudent pour tous deux.

martial. Oh ! sois tranquille, ton secret ne sera jamais trahi par moi.

laroche. J'en suis convaincu!

martial. Ainsi donc, lu ne lésineras pas?

laroche. Je ne recule devant rien quand il s'agit de ma sûreté personnelle!... Vo\ons, Martial, viens donc t'asseoir là, et expliquonsnous... un peu plus, un peu moins... demande... L'instant est venu d'en finir avec cette affaire.

marital, s'assied. Tu as raison, finissons: mais avant, un dernier coup à ta santé.

Laroche, lui versant. Non, pas... Jeveux que le dernier soit à la tienne.

martial. Soit!... tu es trop bon!... (Ils trinquent et boivent. Laroche va s'asseoir à l'extrême droite. Martial se rapprochant de lui pour s'asseoir.) Maintenant, je suis tout à toi!

laroche. Enfin!

Il a touillé vivement un ressort caché dan» l'un d>'s pieds de la ta'de. Le plancher manquesous [es pieds 'le Martial, et il disparaît sous le bateau en poussant un cri. A ce cri en répond nn autre 1 c'est Clarisse, quia paru sur l'escalier an moment où Laroche touchait le ressort. Elle a vu le crime; elle cherche à se tenir à la rampe ; mais elle tombe évanouie au pied de l'escalier.

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