GUSTAVE, ERNEST
GUSTAVE, allant à lui. Ernest !
ERNEST, le reconnaissant. Gustave!
GUSTAVE, le tenant embrassé. C'est cela!... comme à l'université... comme dans les pages... toujours amis !...
ERNEST. Toujours frères !
GUSTAVE. Oh ! que cela me fait de bien, de sentir ta main dans la mienne!... séparés pendant trois ans!...
ernest. Trois siècles...
Gustave. Qui ont été utilement employés par toi... premier secrétaire de la chancellerie à vingt-quatre ans!... c'est superbel... Encore une absence de quelques années, et je te retrouverai ministre. (Riant.) Alors, votre excellence daignera me protéger.
ERNEST, de même. Monsieur le capitaine se passe fort bien de protecteurs.
Gustave. Oui, pourvu qu'on se batte. Un moment j'ai cru que nous allions tourner à la paix ; mais il paraît qu'il se trame quelque chose , et qu'avant peu notre bien -aimé sire...
ernest, souriant. C'est possible.
Gustave. Ah! tu sais donc la grande affaire ?
ERNEST, avec une gravité plaisante. Je ne sais rien.
Gustave. C'est juste... un diplomate!
Pardon de mon indiscrétion. Mais ce que tu peux me dire, c'est ce que tu espères... ce que tu attends ?
ernest. Eh! mon ami , nous rêvons tous le bonheur; celui ci sous une forme, celui-là sous une autre... Pour toi le bonheur, c'est le tumulte des camps, le bruit du canon; puis à la lin de chaque campagne, un grade de plus... Pour moi, le comble de la félicité serait d'être...
Gustave. Grand chancelier.
ernest. Mieux que cela!... être uni à celle que j'aime... voilà l'espoir et le but de ma vie.
Gustave. Comment ! tu étais amoureux à ce degré-là, et dans tes lettres tu ne m'en as jamais écrit un mot?...
ERNEST. Cet amour é lait un secret qu'il fallait cacher à tout le monde. Tu as connu le général baron de llittersdorf?
Gustave. Te gouverneur de la forteresse du Mont-dcs Géants! ... oui, le bourru le
moins bienfaisant de toute la Prusse... qui vient de mourir, heureusement pour ses ennemis et ses amis.
ernest. Gustave! c'est sa fille que
j'aime.
Gustave. Lafdlede H. de Hittersdorf?...
ernest. Un ange, mon ami... un ange de beauté, de douceur.
Gustave. Belle et douce... je vois avec plaisir qu'elle ne ressemble pas du tout à son brutal de père.
ERNEST. Gustave... le général n'est plus.
GUSTAVE. Je puis d'autant mieux lui dire toutes ses vérités... Je crois me souvenir que ton père lui même, quoique ami d'enfance de >1. Rittersdorf , s'était à la fin lassé de son insupportable caractère.
ernest. Il y a quelques années ils se brouillèrent en effet. Défense me fut faite de rentrer jamais dans la maisonde M. de Rittersdorf. maison où j'avais été élevé avec Marie. Pour revoir celle que j'aimais depuis mes premières années, je bravai les ordres de mon père, la fureur de M. de Rittersdorf. Mon amour grandit avec les obstacles. .. d'enfantin qu'il avait été d'abord, il devint sérieux, profond, irrésistible. Le général s'absentait souvent... et la bonne Gertrude, la gouvernante de Marie, qui .nous appelait l'un et l'autre ses enfants, la bonne Gertrude protégeait notre innocent amour... C'était toujours en sa présence que je voyais Marie... mais la pauvre femme tomba malade.
GUSTAVE. Je devine... tu vins plus souvent encore... et l'innocent amour, livré à lui-même... s'émancipa peut-être?...
ERNEST. Le général avait, à cette époque, écrit à sa fdle qu'il projetait pour elle un mariage... Marie me montra la lettre de son père... elle pleurait... moi, désespéré, furieux, je demandais au ciel de rendre ce mariage impossible. .. que te dirai-je, ami?... un moment la raison nous abandonna tous deux... quand je revins à moi,.. Marie était perdue!... C'est à cette époque que le général fut appelé sur les frontières de la Bohème et de la Silésie , au commandement de la forteresse du Mont-des-Géants. J'étais moimême enchaîné ici par mon service... Marie demeura donc seule à la campagne, seule avec Gertrude, à laquelle elle avait tout avoué. Elle m'écrivait souvent, et dans ses lettres jamais un reproche, jamais une plainte. .. Au dernier voyage que M. de Rittersdorf fit à Berlin, je revis Marie; je lui annonçai que j'étais résolu de tout révéler à son père... C'est alors que cette douce victime me supplia de me taire, d'attendre, par pitié, non plus seulement pour elle... mais pour outre enfant. J'appris alors tout ce que Marie avait souffert, tout ce qu'elle m'avait pardonné.
Gustave, l'u avais raison : c'est un ange que cette je fille.
m, mm. Je compris qu'elle espérait qu" mon zèle, mon travail, et plus encore mon amour, me mériteraient enfin une de ces positions élevées qui donnent droit à tout, et devant laquelle la haine de M. de Rittersdorf s'éteindrait... De ce moment, jour et nuit, je fus à l'œuvre... et voilà par quel miracle m me trouves, à vingt -quatre ans, premier secrétaire delà chancellerie.
GUSTAVE. La mort de M. de Rittersdorf te rend la tâche plus facile... le deuil de mademoiselle .Marie touche à son terme, et bientôt lu pourras avouer à ton tuteur.. .
r.n n EST. Sais-tu (| uel est le tuteur de Marie?
gostave. Non... c'est. .
ERNEST. Le roi !. ..
GUSTAVE. Je comprends qu'un tel aveu soit difficile à faire à \u\ homme connue Frédéric
ERNEST. J'ose tout espérer cependant; je puis te le dire, à loi. La mauvaise santé du ministre m'a laissé, depuis deux mois, chargé de toutes les affaires de la chancellerie. Je crois savoir que le roi a été fort content de mon travail; hier il a lui-même envoyé un exprès au chancelier pour qu'il eût à me laisser revenir à Berlin , où ma présence était nécessaire.
GUSTAVE. Il veut le récompenser... et pour gratification lu lui demanderas, toi, la main de celle que lu aimes... As-tu vu mademoiselle Marie?... l'es-tu concerté avec elle?...
ERNEST. Marie est à son château; elle a obtenu de sa majesté la permission d'y passer unit le temps de son deuil ; Rittersdorf est à trente lieues de Berlin, et, depuis six mois, mon service ne m'a pas laissé deux heures de liberté. J'espère trouver uns' lettre d'elle chez moi... il me reste, je le vois, assez de temps encore avant l'audience de sa majesté.
GUSTAVE. Va, mon ami... aussi bien...
[montrant de» Officiers qui entrent) tu me laissera, en nombreuse compagnie...
iUse serrent la main. Pendant la lin de cette scène, 1.
^aloii s'e,t rempli d'Officiers venant par le jardin
Emest sort par le fond et tourne à gauche.
GUSTAVE, lui terrant la main, Guillaume...
GUILLAUME. Messieurs, je vous présente un ancien camarade , arrivé hier de Poméranie. Eh bien , capitaine, quoi de nouveau là-bas?
Gustave. Mais pas grand' chose: tuul s'y est passé comme c'est l'ordinaire : l'arui r suédoise faisait mine de nous montrer les dents; mais uoire roi est arrivé, et, ma foi ' quand l'ennemi a vu le vieux Fritz, il nous a tourné les talons. Le roi, n'ayant plus rien à faire là, est reparti; et comme il ramenait avec lui mon général, le comte Rhor, je me suis trouvé du voyage.
Ici le Colonel entre
Guillaume. Le général Rhor a-t-il donc le désir ou l'espoir d'être appelé à recueillir l'héritage du favori du roi... du vieux baron de Rittersdorf?
deuxième officier. En effet, la place de gouverneur du Mont-dcs-Géants est encore vacante.
Gustave. La citadelle du Mont-des-Géants est, vous le savez, messieurs, tout à fait transformée en prison d'état : c'est la Bastille prussienne ; et, pour en accepter le commandement, il faut s'être fait à l'avance un cœur de geôlier.
Guillaume. Aussi, notre roi, qui se connaît en hommes, ne choisira pas un noble ei brave officier comme RI. de Rhor pour en faire un général porte-clefs.
GUSTAVE. Pour être gouverneur du Montdes-Geanls il faut avoir ce qu'avait M. de Rittersdorf, un cœur de bourreau sous l'uniforme de soldat.
Guillaume. Prenez garde! si le futur gouverneur vous entendait. . .
Gustave. Désigne-t-on quelqu'un?
deuxième page, sortant de chrz le roi.
Monsieur le colonel d'Oshorn !
LE COLONEL. C'est moi.
Mouvement.
deuxième page, saluant. Sa majesté vous attend, colonel.
Le Colonel passe au milieu des jeunes Officiers, qui instinctivement s'éloignent de lui, et entre chez le Roi, le Page le suit.