SCÈNE VII
M™ MULLER, Mra« DE RICCA.
Mm8 de ricca. Madame Muller, je ne vous adresserai aucun reproche. Cet amour enfantin que nous avons l'une et l'autre si imprudemment laissé grandir s'éteindra , je l'espère. Théodore, tout au bruit des armes, à l'éclat des fêtes de la cour, aura bientôt oublié celle qu'il veut aujourd'hui nommer comtesse de Ricca. Puisse l'absence et vos bons conseils effacer du cœur de Stella des espérances qui, vous le comprenez, seraient insensées! Dès demain Théodore quittera ce château.
Stella, ouvrant avec précaution la persienne du petit bâtiment. Demain !
M"e de ricca. Nous éviterons qu'à l'avenir nos enfants puissent se rencontrer.
Stella d'ailleurs est presque d'âge à se marier. Un époux serait pour elle à présent la meilleure égide... J'ai déjà songé à lui en donner un.
stella , à part. Voilà un abominable complot.
M"'e de ricca. Tonio, le fils de mon vieux Fritz, a vingt ans; c'est un bon et honnête garçon , il a été élevé avec Stella. En les unissant je me chorgerai de leur avenir.
Madame Muller, j'ai compté sur vous pour la conclusion de ce mariage.
stella. Épouser Tonio... par exemple!
Mme muller. Ce mariage en effet doit vous paraître convenable. Tonio pourrait épouser la fdle de l'intendant Muller... mais Tonio ne peut être le mari de Stella.
Mme DE ricca. Je ne vous comprends pas.
Mme muller. Je n'ai pas le droit de disposer de la main de cette enfant.
Mme de ricca. Comment ?
Mme muller. Stella n'est pas ma fille, madame.
stella. Que dit-elle, mon Dieu !
Elle referme doucement la persienne.
Mme de ricca. Qu'entends-je!
Mme muller. Si j'ai gardé le silence même avec vous, madame, c'est que ma tendresse est tout ce que possède Stella , c'est que si elle savait que je ne suis pas sa mère, elle se croirait moins aimée... et maintenant surtout la pauvre enfant a besoin de ne pas douter de mon attachement. Il y a quinze ans, lorsque feu M. le comte de Ricca, votre époux, vint habiter cette terre au fond de laPoméranie, il emmena avec lui Muller, dont il connaissait le zèle et le dévouement ; je me disposais à venir rejoindre mon mari, quand je reçus la nouvelle que ma sœur aînée, Gertrude Buclos, était dangereusement malade à Rittersdorf, et désirait me voir une dernière fois. Je courus à Rittersdorf... Mais j'arrivai trop tard, la pauvre Gertrude n'était plus. On me remit une lettre qu'elle avait écrite sur son lit de mort.
Mme de ricca. Cette lettre...
Mme muller. Je l'ai conservée, madame; la voici. Stella n'en devait connaître le contenu qu'après que Dieu m'aurait rappelée à lui. Lisez, madame, lisez.
Mme de ricca, lisant. « Ma bonne sœur, » le temps me manque pour achever la sainte » tâche qui m'avait été donnée; sois la mère » adoptive d'un pauvre enfant qui n'avait » plus que moi sur terre. Tu trouveras ma » petite Stella au village d'Offembach, où elle » a été secrètement élevée; d'après mes in - » structions, la bonne paysanne qui l'a nour- » rie te la remettra. Stella est la fille de » M. ErncstdeFridberg. • Parlant.)De¥ridberg!.. (Continuant.) « Ce noble et digne » jeune homme a été condamné à une prison
» perpétuelle » (Parlant.) Condamné!!
(Continuant.) «Et devant Dieu je jute qu'il » était innocent. Si cette innocence ne doit » jamais être reconnue , si M. de Fridberg a doit vivre et mourir à la citadelle du Mont- » des-Géants , ne révèle pas à Stella l'exis- I » tence de cet infortuné. Stella ne doit jamais
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» connaître non plus celle qui lui a donné i |,. jour, car à toi, à toi-même je n'ose dire » le nom de sa mère. »
M"1' ML'LLER. A mon arrivée je confiai tout à mon mari, qui me dit en embrassant Stella: Dieu nous a pris autrefois notre unique enfant, remercions-le de sa bonté qui nous en donne un autre... Et à tout le monde ici Muller présenta notre fille , qu'enfin , disaitil, je lui avais amenée.
Mme DE ricca. De Fridberg! Je me souviens d'avoir entendu prononcer ce nom à Berlin. Et savez-vous si ce malheureux existe encore?
M"1' muller. Oui , madame ; lors de son dernier voyage en Silésie, Muller a su qu'il languissait toujours dans les cachots de la citadelle.
M""" de ricca. La confidence que vous venez de me faire ajoute, s'il se peut, à l'estime que je vous portais : elle me rend plus chère aussi cette pauvre Stella. Le mariage que j'avais projeté est impossible... je le comprends, et plus que Rimais je suis décidée à faire partir Théodore. Je vais donner les ordres nécessaires. Quant à Stella... je vous promets de m'intéresser à elle... Je veux lui assurer une existence calme et heureuse. En la protégeant avec vous contre un amour sans espoir, je vous aiderai dans la tâche que vous avez jusqu'à ce jour si saintement remplie.
Elle sort, M»* Muller la reconduit, puis elle se dirige vers le bâtiment.
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STELLA, Mœe MULLER.
Mme muller, après avoir reconduit madame de Ricca , est allée s'asseoir pensive sur le banc de jardin placé à droite. J'ai dû faire cet aveu à madame la comtesse; elle a l'âme noble et généreuse, elle aura compris la position de cetie pauvre enfant; elle a promis de m'aider à faire le bonheur de Stella, de ma fille chérie.
STELLA, qui est sortie lentement et s'est approchée de madame Muller sans en être vue. Stella n'est pas votre fille ? vous n'êtes pas ma mère ?
Mm MULLER, se retournant. Que dis-tu?
stella, indiquant la persienne. J'étais là... J'ai tout entendu.
Mmc muller. Mais, Stella... mon enfant...
TSELLA, cherchant à maîtriser son émotion. Vous m'avez trompée, madame
M"" MULLER. Trompée! moi dont lessoins... l'amour ... (Avec reproche. ) Ali! Stella/
Stella, tombant à genoux et éclatant en sanglots. Oh! pardon! pardon!... Je ne suis pas ingrate!... Oui, vous êtes bonne... Oui, vous avez pris bien soin de la pauvre orpheline!... Vous ne m'avez pas donné la vie, mais vous me l'avez conservée. Oh ! pardonnez-moi, madame, pardonne-moi, manière, si je ne puis l'exprimer ma reconnaissance que par mes larmes... Si tu savais tout ce que ton récit ma fait éprouver... Je me suis sentie transportée dans un autre monde... Mesjoies, mes rêves déjeune fille sesont évanouis tout à coup. En t'écoutant, je voyais ma mère morte... elle est morte, car une mère n'abandonne pas son enfant; je voyais mon père enchaîné... Mon père... il languit depuis de longues années au fond d'un noir cachot... Et mon cœur ne me disait rien. J'étais insouciante et rieuse, et mon père innocent, car il est innocent. Mon père souffrait toutes les tortures, quand j'étais heureuse et réchauffée sur ton sein ..Il pleurait., lui! Il avait froid... A présent je respire un air pur, le soleil m'éclaire et m'anime... et lui... mon père... est plongé dans une nuit éternelle. Honneur, repos, liberté, on lui a tout ravi, tout, jusqu'aux caresses de sa fille. Ah! pourquoi m'avoir caché ce secret... Pourquoi ne m'avoir pas dit : Stella, prie pour le pauvre prisonnier? la prière d'un enfant monte jusqu'à Dieu, et Dieu aurait eu pitié de mon père.
Mn,e muller. En te disant !a vérité, j'aurais inutilement attristé ta vie. Oh ! si M. de Fridberg avait laissé un fils, à ce fils devenu homme j'aurais dit: Ton père est prisonnier, ton père est innocent... Travaille à sa délivrance, et que le ciel te soit en aide. Mais toi, faible jeune fille, que pouvais-tu?
STELLA. Je pouvais courir à sa prison, supplier les geôliers... leur donner ma vie pour celle de mon père. Je pouvais aller à Berlin, me jeter aux genoux du roi, demander, obtenir la réhabilitation de l'innocent; et si le roi avait été implacable, s'il avait dit de mon père : Qu'il souffre et qu'il meure... eh bien 1 je pouvais souffrir et mourir avec lui.
mm' muller. Stella... ma fille... ton exaltation m'épouvante. Quelqu'un vient... C'est Fritz.