‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1438 sur 1577 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

D'ORBE , seul, puis un instant après WOLMAR.

d'orbe. Ah! moi aussi... il s'agit d'essuyer ces sottes larmes... de l'émotion... de la tristesse... allons donc ! — tout cela n'est plus de circonstance... maintenant... {Il fait deux pas pour aller au-deount de IVolmar. ) Ah! le voilà enfin... C'est toi, monsieur le capitaine

wolmar. Mon cher d'Orbe... mon vieil ami.

d'orbe. Ce n'est pas souvent qu'on a le plaisir de te voir...

wolmar. Que veux-tu ? il me faut une autorisation royale pour quitter mon bord... Du reste, je te félicite, tu me reçois comme un marin , tu me fais faire quarantaine là-bas...

d'orbe. Ah ! certes, on n'entre pasd'emblée chez un homme marié...

wolmar. Tu es donc toujours jaloux ?

d'orbe. Ma femme est toujours jolie...

wolmar. Je compte pourtant bien l'embrasser.

d'orbe. Si tu l'embrasseras ! mieux que ça... c'est elle qui t'embrassera.

wolmar. Oh !

d'orbe. Je le veux; et tu verras comme on m'obéit... J'abuse de mes droits, mon cher, je suis despote !

wolmar. Prends garde... ce n'est pas le moyen de te faire aimer. . .

LA NOUVELLE HÊLOiSE.

D'ORBE. Bah ! bah i du côté de la barbe est la toute-puissance... or la toute puissance va rarement sans un peu de despotisme... Il faut ça, vois-tu , dans un gouvernement... un ménage bien organisé...

Moi , ne pas être aimé !... on m'adore, on m'idolâtre ! j 'ai du du bonheur par-dessus. . . l'imagination; aussi chaque jour il me semble rajeunir d'une année.

wolmar. Tu finiras par tomber en enfance.

« d'orbe. Mais, au contraire, ma raison grandit d'une manière effrayante... Maintenant , je connais à fond le cœur des femmes; je t'expliquerai mes théories avec jla manière de s'en servir, ce qui te sera fort utile dans ton ménage.

wolmar. Je vois que tu songes encore à me marier...

d'orbe. Je vais te présenter mafemme. . . wolmar. Ecoute , d'Orbe , tu m'as fait de Julie un portrait si flatteur, que je n'ai pu me défendre d'un premier moment d'enthousiasme .. Depuis, j'ai fait de sages réflexions... et, dans l'intérêt de mon bonheur, et de celui de ta pupille , je dois renoncer à cette union,

d'orbe. Allons, bon.'... ils ont juré de me rendre malade î

WOLMAR. Je connais mes bonnes et mauvaises qualités ; je suis un ami franc et sincère... quand je puis rendre un service, je le faisavecplaisir... mais en amour je suis et serai toujours un triste personnage J'ignore le secret de ces petits

soins, de ces prévenances, de ces attentions que les femmes réclament...

d'orbe. Cela vient lout seul.

wolmar. Non , ma vie doit finir ainsi qu'elle a commencé... La terre n'est pas mon élément ; il me faut une mer calme ou furieuse, avec ses tempêtes et son beau ciel ; enfin la vie grande et poétique du marin... Mes matelots, voilà mesenfans; mon vaisseau , ma patrie ; les dangers , mon existence de tous les jours... l'honneur, ma récompense !

d'orbe. Bah ! à ton âge on a besoin de repos; tu te feras d'autres habitudes.... L'aspect d'une jolie femme est préférable à celui d'une tempête. Je sais bien qu'avec elle on a encore quelques bourrasques parci par là. .. mais on n'en meurt pas, on n'en meurt jamais... Tu seras, comme moi, cajolé, dorlotté ; cela vaut bien le roulis de la mer... Pour remplacer tes matelots , tu auras de gentils petits enfans qui sauteront sur tes genoux , qui t'appelleront papa... wolmar. Ah ! tu es père?

d'orbe. Pas encore , mais ça viendra...

tu leur donneras des bonbons , tu leur feras faire l'exercice ; plus tard , ils seront marins comme leur père...

wolmar. Tais -toi, tais-toi, tu me ferais faire une folie.

d'orbe. Voilà, voilà de quoi remplacer tes matelots , ton vaisseau , est-ce que je sais, moi? El quant à ton honneur, ma foi, cher ami , ça regarde ta femme.

WOLMAR. Voilà ce qui me fait trembler— Si cette réputation d'honnête homme, qui me fut acquise pour toute une vie irréprochable, se trouvait compromise un jour... par la légèreté d'une femme , j'en mourrais sans doute , mais après avoir tué la femme qui m'aurait déshonoré...

d'orbe. Ah ! tu es jaloux... c'est bien î c'est très-bien, Wolmar... je comprends ça... moi, je suis horriblement jaloux , et si jamais j'étais trahi... Eh bien !.. le bonhomme peut encore se servir d'une épée... je me battrais... je tuerais mon rival.... je tuerais ma femme... je tuerais tout le monde... voilà comme je suis, moi.

wolmar. Eh bien , te voilà de mon avis.

d'orbe. Du tout, du tout, nous sommes absurdes tous les deux, nous rêvons des malheurs qui n'arriveront jamais. Julie est une femme exceptionnelle , un colosse de vertu ! je répondrais d'elle plus encore que de ma femme , pour laquelle, cependant , je professe une estime...

wolmar. Mais Julie est bien jeune...

d'orbe. Raison de plus, tu la façonneras à ta manière ; tu lui apprendras à t'aimer... ce que j'ai fait avec Mrae d'Orbe... Enfin j'ai parlé en ton nom à Julie... elle a accepté.

wolmar. Ah! elle a accepté?

d'orbe. Avec enthousiasme... C'est une affaire convenue, il n'y a plus à revenir làdessus...

WOLMAR. Agis donc comme tu l'entendras , et puisse ton amitié ne s'être pas abusée.

d'orbe. Plus tard, tu me remercieras. ..

SCEINE XL

Les Mêmes, CLAIRE, JULIE, SAÏNT- PREUX, LA MÈRE CHAlLLOT.

D'ORBE. Tiens, voici ta femme.

WOLMAR, mont ran t Claire. Ali I celleci... la première?

D'ORBE. Du tout, du tout, l'autre... la première, c'est M""' d'Orbe; qu'en distu?

MAGASLN THÉÂTRAL.

YVOLSiAïi. Mademoiselle , puis-je me prévaloir de ce titre ?

CLAIRE, à Julie. Du courage , cousine.

JULIE. Oui , monsieur... Tel fut le dernier vœu de ma mère... j'obéirai.

d'Orbe. C'est bien , mon enfant , c'est bien , tu fais ton devoir et tu seras heu-

(II la fait passer auprès de Wolmar, qui s'incline et lui baise la main.)

JULIE, bas à Claire. Heureuse!... et

lui !

(Elle montre Saint-Preux, qui les salue du haut de la montagne.)

Claire. Lui! il t'oubliera... ces messieurs finissent toujours par nous oublier.

d'orbe. Allons , donne la main à ta femme, moi à la mienne, et rentrons.

{A pari.) Enfin, j'ai réussi ! plus d'étranger dans la maison ; nous sommes sûrs de faire tous bon ménage.

(Saint-Preux et Chaillot se retournent une dernière

fois au moment <le disparaître. Les quatre autres

Sersonnages rentrent dans la maison à la gauche u public.)

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WOLMAR. Elle est fort jolie ! je te félicite...

d'orbe. N'est-ce pas , elle est bien , elle est très-bien, ma femme ? et Julie?...

woi.mar. Tu avais raison, elle est charmante] quel air de candeur!

d'orbe. Je te dis que c'est un ange !.. mais elles disent adieu à la mère Clnillot , une bonne vieille qui les a nourries toutes deux... C'est du sentimental, du larmoyant, ne nous en mêlons pas...

wolmar. Quel est ce jeune bommequi les accompagne?

d'orbe. Ca, ce n'est rien.... un artiste qui nous a donné quelques leçons de dessin. Je le congédie... il s'en va avec la mère Chaillot. ( Chaillot et Saint-Preux comment eut à gravir la colline au fond du théâtre. Il oa prendre les deux femmes par la mam, et continue.') Claire, voici l'ami que j'attendais , M. de Wolmar... Julie , c'est un mari que je vous présente...

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