HASSAN , FARIBOUSSOUL , LE DERVICHE
iiassan. Voyons... arriveras- tu ?
fariboussoll , entrant tout doucement.
Tu n'as donc pas peur?
hassan. Et de quoi?
fariboussoul. Dame !... de tout.... c'est plus sûr.. (Regardant autour de lui.) Tiens, tiens, mais, c'est assez gentil ici... Il n'a pas mal choisi son nid, le vieux hibou!.... c'est égal, vivre comme ça, dans la solitude, ce n'est pas amusant... O Dieu! si j'étais toujours tout seul vis-à-vis de moi-même, c'est moi qui trouverais ma société ennuyeuse!...
HASSAN. Tu t'y ferais.
fariboussoul. Avec un antre, c'est possible ; mais pas avec moi... Après ça, je n'aurais pas ma femme ; ça serait toujours ça de gagné... Mais enfin , qu'est-ce qu'il te veut donc, ce vieux mangeur de racines ?
hassan. Que sais-je?... et que m'importe?.. Humilié, désespéré, dégoûté de la vie... qu'est-ce que je risque?... quoi que l'on me propose, j'accepterai tout; je suis résolu à tout.
le derviche, à part. Le moment est venu. (Haut.) Je te salue, mon cher fds, sois le bien-venu dans ma demeure.
hassan, s' inclinant. Mon père...
LE DERVICHE. Et toi aussi, Fariboussoul,
fariboussoul , à part. Tiens, il sait mon nom.
DERVICHE , à Ifassan. Tu as bien fait, Sidi- Hassan , d'amener ici ton frère de lait; c'est un cœur simple et honnête, dont le dévouement pour toi n'a pas d'autres limites qua sa poltronnerie naturelle.
fariboussoul, à part. Décidément, il me connaît.
HASSAN. Saint et mystérieux personnage, vous savez que'Ies idées m'agitent...
le derviche. Oui, je le sais... Ah ! c'est une belle chose que d'être jeune, alerte, plein d'imagination et d'ardeur! alors, rien ue vous arrête. .. rien ne vous coûte... alors la volonté franchit tous les obstacles... alors, vouloir, c'est pouvoir.
fariboussoul, à part. Il en parle à son ai e, le vieux.
le derviche, à Fariboussoul. Incrédule!
fariboussoul. Plaît-il ?
LE derviche. Pourquoi le grand Mahomet ne réaliserait-il pas les beaux rêves que tu as faits la nuit dernière ?
fariboussoul. Hein ? quoi ? vous savez?
le derviche. Tu t'es bien gardé de parler à ta femme de ces charmantes hourisqui t'ont bercé peudant ion sommeil.
fariboussoul. Oh !. . (A part.) Comment diable a-t-il su ça ? à moins d'être dans mon oreiller...
le derviche. Cela tient aux connaissances surnaturelles que j'ai acquises dans mes longs voyages. Le passé , le présent et l'avenir n'ont pas de secrets pour moi.
hassan. Allons, vous vous moquez, saint homme;... et si je mettais cette prétendue science à l'épreuve...
le derviche. Tu le peux; mais d'abord, mes chers fils, la promenade que vous venez de faire doit vous avoir donné de l'appétit.
fariboussoul, àpart. Comme il devine!.. . Je reconnais là sa science secrète.
le DERVICHE. Allons, sans façon, voulezvous partager mon ordinaire ?
fariboussoul. Merci ; on sait ce que c'est que votre ordinaire : pour me bourrer le ventre de ronces et d'épines , j'aime autant rester à jeun.
le derviche. Tu as déjà fait trois repas.
fariboussoul. C'est, ma foi, vrai...
le derviche. Ton ami sera moins difficile que loi.
hassan. Soit; j'accepte. Conduis-nous.
LE SAC A MALICES
le derviche. C'est ici que je vais vous faire servir.
faiîiboussoul , à part. Il a donc une cuisinière, ce farceur de Derviche... C'est égal, si elle lui ressemble, elle doit fricasser de bien vilains morceaux.
le derviche. Asseyons-nous là.
hassan. Il n'y a qu'une chaise.
le derviche. Es-tu aveugle? (La chaise se développe et en forme trois.)
fariboussoul. Tiens, tiens.. . le mobilier qui fait des petits !...
hassan. Mais cette table est trop étroite. (La table se développe.)
fariboussoul. Ah !.., s'il y a des rallonges... ( Le Derviche et Hassan s'asseyent.) Qu'est-ce que je disais.. . des croûtes de pain noir et des racines... Comme c'est régalant.
le derviche. Regarde... (Au-dessus de leurs têtes, paraît une oie à la broche.)
hassan. Quel prodige !
fariboussoul. Oh! quelle odeur! la
belle volaille!.... Dès qu'il y a une bête... . j'en suis. (Il décroche l'oie et se met aussi à tablp. D'autres mets , un pâté, un faisan, paraissent sur la table.)
fariboussoul. Vivent les repas de Derviche !... J'ai envie de me mettre au régime cellulaire !... Reste à goûter le vin... Où est la cave, s'il vous plaît ?
le derviche. Là haut.
fariboussoul. Hein? (Des grappes de raisin t'abaissent et versent du vin dans les verres en se pressant elle-même.)
fariboussoul. A la bonne heure , ça épargne les frais de vendange... (// boit.) Et ce qu'il y a de drôle , c'est que c'ett du vieux.
ENSEMBLE
Air du Barbier de Séville.
Miracle insigne I De cette vigne A nos yeux Sort du vin vieux !
hassan. Al) ! tout ce que je vois me confond !... quelle mystérieuse puissance !
le derviche, à Hassan. Me croiras-tu, maintenant?
hassan. Oui , je rends hommage à ta science, et en même temps , je te somme de tenir ta promesse ; tu as dit que tu me vengerais des affronts des hommes en me donnant un rang et une famille... Parle, — qui suis-je?
le derviche. Tu n'esrien. .. mais tu peux être tout.
hassan. Explique-toi.
le derviche. As-tu du courage ?
hassan. Pourquoi en manquerais-je? estce que je tiens à la vie ?
fauriboussoul. Voilà... on tient à la vie ou on n'y tient pas. .. affaire d'amour-propre. Moi , j'ai le malheur de m'y cramponner.
hassan. Eh bien, quel moyen m'offres-tu?
le derviche. Un talisman... caché au centre de la terre... dans une grotte , à trois cent mille pieds au-dessous du sol.
fariboussoul. Quelle cave !
hassan. Eh bien, conduis-moi.
le derviche. Attends... ce talisman est gardé par un ê.tre surnaturel, un monstre effrayant qu'il faut combattre et vaincre.
hassan. Je le combattrai; je le vaincrai.
LE derviche. D'autres ont parlé comme toi, puis ils ont reculé... à l'instant même , ils ont été changés en pierres noires... tu les verras autour du monstre... de là sortiront des voix pour t'arrèter... il faut braver tous ces enchantement?... l'oseras-tu?
hassan. Je l'oserai.
fariboussoul. Et moi, je ne l'oserai pas.
le derviche. Ne crains rien , Fariboussoul , ces dangers n'existent que pour le téméraire qui veut ravir le talisman.
hassan. C'est trop de retard, montre-moi le chemin.
le derviche. Regarde !
(La table et les chaises disparaissent dans le berceau qui s'ouvre pour laisser voir l'entrée d'une caverne.)
hassan. Eh bien, descendons...
fariboussoul. Hum!... ça doit être frais par-là... j'ai peur de m'enrhumer. ..
le derviche. Viens si tu veux ; mais prends garde ; si l'on manque une seule marche, on dégringole jusqu'au fond, et tu sais qu'il y en a trois cent cinquante mille.
hassan. Qu'Allah me protège ! (77 entre dans la grotte avec le Derviche.)
fariboussoul. C'est ça... passez les premiers... (// se présente à l'entrée.) Ah ! que c'est noir ! Éclairez donc votre escalier au moins. (Ii sort une flamme. Il recule.) Ahl c'est trop... je n'en demande pas tant... Allons , au petit bonheur. (Il entre dans la caverne et trébuche sur la première marche. On l'entend dégringoler en criant au secours, pendant tout le changement.)
Troisième Tableau.
Un souterrain obscur dont on voit au fond l'escalier qui se perd dans les frises. — Çà et là , uue douzaine de grandes pierres noires. — Au milieu , un grand bloc de granit rouge. — Au changement, ou
LE SAC A MALICES
entend encore le bruit de la chute de Fariboussoul. Ou le voit parait; e au haut de l'escalier, d'où il dégringole en tournant sur lui-même jusqu'en bas.
FAKir.oissoi IL, par terre. Ouf!
(Daéclattde rire parlent des pierres noires.)
Ah! ah! ah! ah!
1 wwBOUSSOUL, se frollanl les reins. Hein? d'où ça vieut-Jl donc?
voix SORTANT des pierres. Casse-cou !
— Jolie culbute !
— Patatras!
— Frotte, frotte!
FARiBOUSSOUL. Tiens, tiens ! ... voyez-vous ces vilaines pierres noires qui se moquent de moi !... c'e^t donc drôle de voir un homme s'abîmer ainsi ?
LES voix. Drôle, drôle, vilain drôle!
FAIBOL'SSOUL. C'est vous qui êtes des drôlesses , entendez-vous ! Aïe ! aïe ! Je suis moulu... Ai-jc roulé!., ça a bien duré trois heures...
les pierres. Roule , roule , roule, Fariboussoul, roule, roule.
FARiP.oussouL. Ah ! vos plaisanteries sont de bien mau\ais goût... Ouf!... trois cent mille tours sur moi-même !.. . quand j'ai vu que j'en avais pour longtemps , je me suis pelotonne en boule, et j ai passé comme un tourbillon entre mon frère de lait et le vieux Derviche, qui n'ont pas pu me retenir. .. [Regardant autour de'' lui.) C'est donc ici ?.. . Ma foi, ce n'était pas la peine de faire un voyage de si longue haleine... reposonsnous.
les pierres. Non , non , non , non.
FARIBOUSSOUL. Mais si , mais si.
les pierres. Il se reposera. Il ne se reposera pas.
fariboussoul. Ah! mécréantes! je ne me reposerai pas !... nous allons voir... ( Il se couche sur une pierre qui fait la bascule.) Holà! holà !... lâchez-moi donc. (La pierre se retourne.) Ouf ! quel cauchemar!
LES pierres. Ah ! ah ! ah ! ah !
fariboussoul. Ah ça , e t-ce qu'ils vont me laisser longtemps tout seul !... non... les voici. (Le Derviche et Hassan descendent V escalier.)
le derviche. Nous sommes arrivés.
hassan , courant à Fariboussoul. Ah !
c'est toi , mon ami ?
fariboussoul. Je vous ai distancés ; j'ai le prix de la course.
le derviche. Sidi-Hassan, c'est dans cette caverne que tu dois évoquer l'esprit possesseur du talisman ; il en est temps encore , tu peux reiourrer sur tes pas...
fariboussoul. C'est ça, retournons.
HASSAN. Moi ! reculer', pou. être encore on objet de raillerie? Jamais.
le derviche. Eh bien donc, à l'œuvre!
FARIBOUSSOUL. Holà!... voilà mon sang qui tourne en gelée...
LE derviche , à Hassan. Prends cette épée et frappe sur ce bloc de granit.
HASSAN, frappant sur le bine. Monstres de l'enfer, je vous défie. (Bruit de tamtam.)