LE GÉNIE
Ouf!.. . ( // se secoue et se détire les membres. ) Ah ! que c'est bon de mettre le nez à l'air et de se dégourdir les jambes!
fariboussoul, levant un peu la tête.
Qu'est-ce que c'est que ça ?
L e GENIE , faisant des g a m bades a droite et a gauche. Tra, de ri, de ra, la, la.
fariboussoul, à part. Voilà, par ma foi, un vilain animal. .. Où diable ai-je éié pêcher ça ?
le génie, continuant à se dégourdir les jambes. Tra, (ie ri, de ra, la, la... {lldonne des coups de pied à Fariboussoul. )
fariboussoul. Holà!... eh!... vous qui /, il y a quelqu'un là-dessous
le génie. J'ai mis le pied sur quelque chose î
fariboussoul, se relevant. Sur un hommi'... rien que ça.,. On prend garde.
le génie. Ah ! ah ! c'est donc toi qui as ouvert le coffre?
fariboussoul. C'est moi-même, pour tous servir. Est-ce qu'il y a longtemps que vous étiez là-dedans P
le génie. Trois mille ans.
fariboussoul. Peste! quelle séance ! vous devez avoir des crampes.
le génie. Je suis le génie Merluchodassikarcassourafastar.
fariboussoul. Hein?
le génie. Merluchodassikarcassourafastar.
fariboussoul. En voilà un nom! Quel ruban de queue !... Aussi long que la sienne.
le génie. Le grand Salomon, à qui j'avais osé faire la guerre comme chef des esprits révoltés, m'a enfermé dans ce coffre, sur lequel il a appliqué son grand sceau pour me reconnaître, et qu'il a ensuite jeté à la mer.
fariboussoul. Où j'ai eu le bonheur de vous pêcher... comme un simple hareng... Sort bizarre ! Ah ça, vous deviez bien vous ennuyer, d'être comme ça sous les scellés... A quoi avez-vous passé votre temps ?
le génie. A maudire les hommes, que j'avais voulu protéger contre leur tyran et le mien... et qui m'ont lâchement abandonné à sa vengeance... aussi ai-je bien juré tous les jours, pendant trois mille ans, que si jamais j'étais décoffré, je sacrifierais à ma juste colère le premier homme que je rencontrerais.
fariboussoul, reculant. Hein ?
le génie. Et que celui-là périrait à l'instant de ma main...
fariboussol. Qu'est-ce que vous dites donc là?... mais le premier, c'est...
le Génie. C'est toi. .. Allons... (Prenant un cimeterre dans le coffre.) Es-tu prêt, misérable ?
fariboussol. Comment! comment! mais pas du tout.
le génie. Ton sort est fixé, drôle ! prétendrais-tu t'y soustraire?
fariboussoul. Certainement que je le prétends.
le génie. El mon serment!
fariboussoul. Je me moque pas mal de votre serment... En voilà une ingratitude monstrueuse! Comment, je vous tire de votre boîte où vous étiez à moisir jusqu'à la fin des siècles, et, au lieu de me sauter au col pour me remercier, vous m'agonisez de sottises, et vous voulez m'égorger !
LE SAC A MALICES
le génie. Je l'ai juré, tu y passeras. fariboussoul. Le vieil enragé !
LE génie, repassant son cimeterre sur le rocher. Allons, fais ta prière, et dépêchons. fariboussoul, tombant à genoux. Ah!
seigneur Merluchon, seigneur Karcassou...
enfin je ne sais pas... seigneur esprit!... je suis un pauvre homme qui ne vous ai fait que du bien... J'aime la vie, mon doux seigneur, j'ai une famine charmante qui m'adore, un délicieux ménage , et une douzaine d'amours de petits enfants presque aussi gentils que leur père... Laissez-vous apitoyer... le génie. Ta piière me touche.
fariboussoul, se relevant. Ah ! respec- ' table génie !
LE génie, lui tendant la main. Oui, tu m'as attendri, et pour te le prouver, je consens à exaucer le dernier vœu que tu feras avant de mourir.
fariboussol. Hein ? avant de mourir ?. .. encore?
le génie. Oui, mon cher ami.
fariboussol. Il y tient !
le génie. Voyons, parle ; fais-tu un vœu? fariboussoul. Eh bien, oui, j'en fais un. le génie. Lequel ?
fariboussoul. C'est de vivre.
le génie, levant son cimeterre. Ah ! te moques- tu de moi ?
fariboussoul. Non, seigneur Génie, non!... Baissez votre tranchelard, au nom du ciel, baissez votre tranchelard.
le génie. Alors, qu'est-ce que tu veux?
fariboussoul. Oh !. .. une idée ! excusezmoi... puisque je ne puis pas éviter mon sort... je voudrais au moins, avant de fermer les yeux, satisfaire une petite curiosité.
LE génie. Laquelle ?
fariboussoul. Eh bien, vous qui êtes si bel homme, c'est-à-dire si bel esprit, vous ne me ferez jamais croire que vous ayiez pu tenir là-dedans.
le génie. Gomment 1 est-ce que tu ne l'as pas vu ?
fariboussoul. Non, je ne l'ai pas vu, puisque votre couvercle a sauté si fort que je suis tombé à la renverse.
le génie. G'est en respirant que je l'ai fait partir ; lu vois donc bien que j'étais dans ce coffre... un peu ratatiné, par exemple.
fariboussoul. Quoi ! tout ça, les jambes, la tête et... ( montrant la queue) ce magnifique ornement...
le génie. N'est-ce pas que c'est beau ? fariboussoul. Superbe !
le génie. Et commode !. .. C'est avec ça que je me transporte en un instant partout où je veux.
fariboussoul. Et ça tenait aussi dedans?
le génie. Oui, en trompette.
fariboussoul. Ah! je voudrais bien voir ça!... Génie, tu m'as demandé un vœu... Voilà mon vœu... je mourrai content quand j'aurai vu ça.
le génie. C'est aisé... tu vas être satisfait... tiens. (Il entre dans le coffre. )
fariboussoul. Oui, mais la tête qui passe. . .
le génie. On la renfonce .. Tiens, es-tu content ?
fariboussoul. Oui. .. ( Il referme le couvercle et tapedessus de toutes ses forces.) Pan! pan ! ah ! Génie, mon ami, pour un esprit, tu n'en as guère.
le génie, dans le coffre. Aie! aie!
fariboussoul. Crie, tempête à présent, ça m'est bien égal... Ah! gredin, tu veux tuer les gens qui te donnent de l'air, ..
le génie. Grâce ! grâce !
fariboussoul. Pas si bête. .. tu y es cette fois, restes-y.
le génie , cognant au coffre. Eh ! faites attention!... mille tonnerres... J'ai quelque chose dehors.
fariboussoul, voyant la queue du génie qui passe. C'est ma foi, vrai... Gomment diable était-il donc placé? moi, j'ai cru que c'était sa tête... Ah bah !... (Il prend le cimeterre, et coupe la queue.) Ça le gênerait. (Le génie frappe avec force.) Oui... cogne, cogne!... ne voilà-t-il pas quelque chose de beau pour faire tant de tapage! Je t'ai dit que c'était superbe, parce que j'avais peur
de toi... mais le fût est que c'est ignoble
Fi, le vil 'in morceau! (Il jette la queue contre le rocher , un petit génie paraît.) Hein? qu'est-ce que c'est que ça ?
le petit Génie. Je suis un génie.
fariboussoul. Toi, un génie, avec cette taille-là !... allons donc! Je ne reconnais les génies que lorsqu'ils ont cinq pieds six pouces.. Est-ce que tu crois m'effrayer, par h isard, comme ton camarade au coffre? mais je suis le plus fort cette fois-ci, et je peux te donner le fouet, mon petit bonhomme.
LE PETIT GÉNIE. Fais toui ce que tu voadras, puisque tu es mon maîire.
fariboussoul. Ton maître?
le PETIT GÉNIE. Je suis l'esclave du talisman que tu tiens là.
fariboussoul. Va talisman ! c'est un talisman, ça?
16 LE SAC
le petit génie. J'attends tes ordres.
i ariroussoul. Quoi ! si jeté demandais... quelque chose... oh ! iii;ms quelque chose de curieux, d'admirable, d'extraordinaire...
le génie. Tu l'obtiendrais... essaye...
fariroussoul. Tu te moques de moi.
LE GÉNIE. NOII.
fariroussoul. Je te dis que si.
le génie. Je te dis que non.
fariroussoul. Parole d'honneur?
le génie. Parole d'honneur.
fariboussoul. Eli bien ! je venx te mettre à une rude épreuve, je veux une omelette au lard.
LE GÉNIE. Voilà. (// lui présente une assiette. )
fariroussoul. C'en est une! quel fumet! .. . (La goûtant.) Et quel goût! ô délices des délices!... Génie, je suis à toi!
LE génie. C'est moi qui suis à toi.
fariroussoul. Non, c'est moi... enfin, nous sommes à nous deux... Est-ce que tu pourrais, ô toi qui me fais l'effet du roi des génies, est-ce que tu pourrais me rendre un service encore plus précieux , si c'est possible?
le génie. Lequel?
fariroussoul. Celui de me débarrasser de ma femme.
le génie. Non ; je n'ai pas de pouvoir sur les autres.
faribolssoul. Ah ! voilà le malheur.
le génie. Mais je puis te mettre à l'abri de ses poursuites.
fariroussoul. Ah bien, ça revient au même, du moment qu'elle ne sera pas avec moi.
le génie. Viens dans un endroit, où tu trouveras réunis tous les moyens de départ, passés, présents et futurs.
i'arirol'SSOIL. Ça meva; mais d'abord, donne-moi de quoi me changer.
le petit génie. Sois suisf.iit. (Le costume île Fariboussoul disparjoil, et il se trouve vêtu d'un justaucorps jaune sur lequel sont peints des crapauds et des grenouilles.)
fariroussoul. Qu'est-ce que c'est que ça? des crapauds, des grenouilles, j'en ai plein le dos J'aime tnieuxautre chose.
le petit GÉNIE. Soit. (Fariboussoul se trouve revêtu d'un costume de pêcheur pailleté.)
fariboi ssoul. A la bonne heure; j'ai 'air d un pécheur de bonne maison.
CAMARZAMOUR, en dehors. Fariboussoul!
mon petit mari !...
umoussoul. La voilà, je l'entends!
LE PETIT génie. Viens avec moi, au plus pressé. [Il frappe du pied, la terre s'ouvre,
ils disparaissent.)