CENE VI
Les Précêdens, MISCOT.
napoléon. Ah ! ah ! c'est toi. Que me veux-tu?
miscot. Sire, il m'est arrivé un grand malheur.
napoléon. Quelque passe-droit, quelque punition trop sévère.
miscot. Ce n'est pas cela.
NAPOLÉON. Vieux fou! je parie que lu veux te marier à quelque jolie Saxonne ?
miscot. Dieu m'en garde, sire, je n'épouserai jamais que l'aigle du régiment.
napoléon. A la bonne heure ! mais voyons, explique-toi, va vite et franchement.
miscot.. Eh bien, donc, sire, j'ai une brave femme de mère qui était heureuse, grûce à la haute-paie que lui faisaient ses quatre enfans, dont deux dans la garde et deux dans les cuirassiers mais sa chaumière vient d'être brûlée , bestiaux , fourrages, meubles, tout a été consumé; il ne lui reste plus que soixante-dix-huit ans et des larmes... c'est pas assez.
napoléon. La mère d'un de mes braves doit compter sur moi... Junot, prends son nom, afin que le ministre de l'intérieur vienne promptement à son secours... Es-tu content?
miscot. Non.
napoléon. Comment?
miscot. C'est pas des recommandations qu'il me faut; c'est de l'argent, et de l'argent comptant.
napoléon. Je comprends, tu viens me demander un ordre pour en toucher tout de suite.
miscot. Ce n'est pas encore ça je ne
veux pas de bon.
napoléon. Tu es bien difficile.
miscot. Ce n'est pas que je trouve votre signature mauvaise, mais ie temps que les commis aient enregistré, timbré, paraphé, il n'y aura plus de vieille mère pour Miscot... Vous donnez vite, vous; eux , ils paient lentement.
napoléon. H a raison... enfin, tu voudrais...
miscot. Moi , je n'y vais pas par quatre chemins, je viens vous emprunter de l'argent, de la main à la main, comme ça se fait entre gens qui se connaissent depuis long-temps... Je crois bien que mon colonel m'aurait rendu ce service-là , mais vous êtes plus riche que lui , et j'ai pensé que ça vous gênerait moins.
napoléon. Tu as bien fait de me donner la préférence , je crois que je puis arranger ton affaire sans compromettre le trésor de l'état. Combien te faudrait-il?
miscot. Une cinquantaine de napoléons , sans vous offenser, mon Empereur.
napoléon. Je veux t'en donner cent.
miscot. Donner, dites-vous? non pas, s'il vous plaît. Si à la parade vous m'aviez dit : Miscot, tu t'es bien battu, tu vas aller en semestre , voilà quelques napoléons pour dan-
L HOMME DU SIECLE
ser à la barrière, bien ; mais je viens ici vous demander à emprunter, et voilà tout... Je ne veux pas qu'il vous reste l'idée que j'aie voulu vous surprendre... Vous avez votre paye et j'ai la mienne... Tenez , mon Empe-, reur, voilà mon livret, j'ai six mois d'arriéré de ma croix et de ma solde , le quartier-maître vous rendra votre argent.
napoléon. Garde ton livret, mon vieux, entre deux soldats comme nous la parole suffit ; je vais te donner ton argent.
miscot. Je puis me flatter qu'il ne sera pas mal placé , je vous paierai les intérêts à la première bataille.
napoléon , se fouillant. Allons ! je n'ai pas d'argent , c'est la centième fois que cela m'arrive.
miscot. Il paraît, sire, que les jaunets manquent à l'appel?
napoléon. Je l'ai déjà dit à M. de Bausset, je veux qu'on mette toujours de l'or dans mes poches = ils ont tous de l'argent, excepté moi... Comment ! un vieux soldat , un ami se présente à moi, et je ne puis le secourir sans mettre tout le monde dans la confidence de
ses peines (A Junot.) Voyons, général,
êtes-vous plus riche que moi ?
IUNOT. Sire , par hasard* je suis en fonds , voilà ma bourse.
napoléon. Grand merci , général. [La donnant à M iscot.j Tiens! prends, et cours vite écrire à ta mère pour la consoler.
. miscot. Sire , je lui dirai que cela vient de vous.
napoléon. Bien, mon ami.
miscot. Quant à moi , sire , je penserai à votre bonté depuis le matin jusqu'au soir, afin qu'il n'y ait pas un moment de la journée où je ne sois prêt à donner ma vie pour un si brave Empereur... [Revenant.) A propos , sire, vous savez que la somme sera déposée chez le quartier-maître?
napoléon. Tu me rendras cela , quand tu seras colonel.
miscot. Alors, mon Empereur, pour avancer l'époque du paiement , je vais prier mon capitaine de commencer par me faire caporal.
Il sort.
napoléon. Voilà des cœurs ! ah ' rien de ce que je ferai pour eux ne sera perdu.
jcnot. Sire , les rois attendent toujours. napoléon. Fais entrer!