SCENE IV
Les MÊMES, FRICOTEAU, à cheval avec des provisions.
FRICOTEAU, qui est gris.
Tiens! c'te frimousse... vous v'Ià ici, M. Chose...
JOBARDEK.
Qu'est-ce qu'il a donc, celui-là?..
FRICOTEAU.
Je vous connais bien!
JOBARDEK.
Je ressemble à un de ses fournisseurs, il se croit sur le quai de la Volaille. Vous êtes au marché aux chevaux.
FRICOTEAU.
Eh! bien! oui, je viens de faire mes provisions de viande. (Tapant sa bête.) Que dites-vous de ça ?
JORARDEK.
Ce cheval me parait un peu sec.
FRICOTEAU.
Usera très bon quand uous l'aurons fait mariner.
JOBARDEK.
Vous voulez en faire un cheval marin ? mais c'est une rosse.
FRICOTEAT.
Eh ! ben, le bourgeois en feradu rosse biff... des bilTiecks ! il nous en faut trente pour ce soir, nous avons une noce.
JOBARDEK.
Ah!., en voilà un mystère de Paris\ Comment, on se permet?..
FMCOTEAU.
Tiens! vous croyez qu'on se gène... Mais c'est très bon quand ou a un bon chef, et le nuire est fameux. 11 va vous faire avec ça des côtelettes de veau... du rable de lièvre, avec cela des oreilles frites... des pieds de cochon... et du civet. (Riant.) Ah! non! le civet, je l'ai là.
(Il tire de son panier un chat qui se met à miauler.)
JOBARDEK, Indigné.
Quel brigand !
FBICOTEAU, voulant lui prouver.
Ah ça ! vous êtes donc bouché ?..
JOBARDEK.
Je voudrais l'être... je t'égorgerais.
FRICOTEAU.
Vous ne me reconnaissez donc pas.Fricoteau, aide de cuisine de chez l'hôtel du Cheval-Blanc.
JOBARDEK.
De mon hôtel... Ah ! scélérat ! c'est donc du cheval que lu m'as fait manger à mon déjeuner... Je ne m'étonne pas que c'était si dur... au lieu de bœuf!,.
fricoteau, rianu
Eh bien! oui, ça vaut encore mieux que de la vache enragée.
JOBARDEK.
AJr du Fleuve de la île.
Du cheval 1 il ose le vendre!
rnicoTEAC.
Ouït c'est bon avec du cerfeuil...
Et mêm' quand on sait bien s'y prendre
Le cheval devient du chevreuil!
Mon assertion n'est pas fausse,
Il est si bon, cet animal...
Ça prouve bien que le cheval
Se met à toute sauce !
(En s'en allant.)
Allons, hu!.. Vol' dîner, monsieur?.. ■ va bien, il va bien,
(Il sort en battant sa bête.)
JOBARDEK, JOSSELIN, TOUT-CRINS, L'A- GIOTAGE , LA PRIME, CROQUE -EN- BOURSE, Actiosnaihes.
(L'Agiotage est vêtu de papier de toutes couleurs figurant des actions. Il a un jabot en dentelles d'or, des bottes dorées et des gants dores. Il est coiffé d'une énorme perruque en fils d'argent. Croque-en-Bourse, costume de ville. La Prime, costume ridicule. Inc foule d'actionnaires escorte l'Agiotage. Ils tendent les mains vers lui.)
CHOEUR
Ail : TtUpan.
Des actions, Des savon», Des coupons, Des trois ponls, D' la montagne, Du zinc d'Espagne, Des canaux, Des bateaux, Du Un, Et du Romain, Nous en voulons jusqu'à demain!
l'agiotage, leur distribuant des acllons. Tenez, prenez, et passez à la caisse pour faire vos versemens. (Les actionnaires s'éloignent.) 11 me faut des chevaux, chevaux de selle, de tilbury et de calèche, tout ce qu'il y a de plus cher, je ne regarde pas au prix... mai charnier! fi donc!
JOSSELIN
Ce Monsieur a l'air fort à son aise.
JOBARDEK.
Il doit être bien dans ses papiers.
Vous ne me connaisssez pas?.. On m'appelle l'Agiotage.
Ali > L, CiUeoua.
Vrai spéculateur a la course Je joue et trafique »ur tout, Sur le boulevard, à la Bourse, Chez Tortoni... je vais partout, Je vends, je colporte à la ronde,
Des souscriptions Des actions
Et comm' je croi,
Je n' sais pourquoi, Qu' ces chos's-la sont très bonn's sur ma foi, J'ea fais bien prendre à tout le monde. Mais J' n'en garde jamais pour moi.
C'est ce qui fait que je suis le Dieu de l'époque,
JOBARDEK.
Encore une nouvelle religion !.. ça aura remplacé les Saint-Simoniens.
l'agiotage.
Tout le monde m'adore, tout Paris me pale des contributions. C'est pour moi que le riche se
dépouille et que la cuisinière fait danser l'anse du panier. L'argent ne me coule rien ; j'en puise dans toutes les caisses. Ainsi, servez-moi bien.
M. TOUT-CRINS
J'ai de très belles bêtes... si Monsieur veut se donner la peine de choisir?..
Moi ? par exemple ! pour qui me prenez-vous? Je laisse ce soin à mon factotum, (il le montre.) Le sieur Croque-en -Bourse , la perle des courtiers marrons... un gaillard quin'apas lesmains dans ses poches.
JOBARDEK.
Il les a peut-être dans celle des autres.
(Croque-en-Bourse salue Jobarbek.) JOBARDEK.
Il est très poli, ce courtier... châtaigne.
(Le Marchand et Croque-en-Bourse sortent.)
JOSSELIN, à l'Agiotage, lui offrant une chaise. Si vous voulez vous asseoir ?
l'agiotage.
L'Agiotage ne se repose jamais.
JOSSELIN, offrant la chaise à la Prime. Mais peut-être que madame votre épouse?..
l'agiotage.- Ceci est ma fdle, la fdle aînée de l'Agiotage; on l'appelle la Prime, c'est elle qui donne de la valeur à mes actions... Comment la trouvezvous?
JOBARDEK.
Je la trouve un peu maigre.
l'agiotage.
Oui, depuis quelque temps ça ne va pas... elle baisse beaucoup.
Ah ! tant pis, tant pis !.. (Examinant de près le costume de l'Agiotage.) Mais, vous même, avec ce costume léger, ne craignez-vous pas de vous enrhumer?.,.
l'agiotage.
Du tout! Je n'en ai jamais porté que de la même étoffe depuis 125 ans que j'existe.
JOBARDEK.
Vous avez 125 ans.
l'agiotage.
Je les ai eus aux prunes.
JOBARDEK.
Je ne vous aurais pas donné ça, malgré votre chevelure argentée.
l'agiotage.
Je naquis en 1720, dans la rue Quincampoix. Je suis fils du système de Law, d'autres disent le l'Eau,
JOBARDEK.
C'est ce qu'il y a de plus clair..; l'agiotage.
Mon premier habit était fait en actions du Mississipi. Plus tard, il y a cinquante ans, j'étais vêtu d'assignats.
JOBARDEK.
Mauvaise étoffe!
l'agiotage.
Oui, un peu piquée des vers... Aujourd'hui mon costume est varié.
(Jobardek et Josselin, lisant ce qui est écrit sur les papiersqui composentle costumede l'Agiotage.)
JOBARDEK.
Actions des mines de Saint-Frusquim
JOSSELIN
Asphalte... Bitume...
JOBARDEK, regardant sur les épaules de l'Agiotage. Etlà-haut... Zinc de la Jeune-Montagne...
JOSSELIN, regardant au bas du dos.
Et là-bas? Chemin de fer du Bas-lihin.
JOBARDEK.
Vous en avez plein le dos !
l'agiotage, montrant ses manches.
J'ai cent cinquante compagnies sur les bras.
(Croque-en-Bourse, tenant un cheval sellé, et Tout- Crins, rentrent en scène.
TOUT-CRINS
L'affaire est faite... Monsieur m'a acheté mes douze chevaux, les plus fins; il y en a onze qui sont en route pour se rendre chez vous, et le douzième est à vos ordres.
l'agiotage.
Très bien ! Sont-ils fringants? J'ai l'habitude d'aller souvent en Belgique, et je vais très vite, très vite.
JOBARDEK, avec doute.
Oui, oui, mais, allez- vous long temps?
TOUT-CRINS
Monsieur, j'ai vendu au comptant... C'est vingtcinq mille francs.
Bagatelle!