SCÈNE II
JOBARDEK, BKSTIANI, le Singe, puis les Gardiens.
BESTIANI, criant.
Couscoussou !.. couscoussou.
(Le Singe accourt vêtu en Arabe avec un burnous blanc, et monté sur un poney.)
JOBARDEK.
Ah! mon Dieu... c'est Abdel-Kader!..
BESTIANI.
Je le préférerais... mais ce n'est pas lui. (Le Singe fait des pieds de nez à Jobardek.)
JOBARDEK.
Vrai... je ne risque rien?..
BESTIANI.
Couscoussou... saluez monsieur.
(Le Singe se gratte et donne la main à Jobardek; son burnous tombe.)
JOBARDEK.
Un singe ! unsimplesinge, un misérable orangoutang!..
BESTIANI.
Un orang, venant d'Oran, en Afrique!.. Il fera ma fortune quand il paraîtra sur un théâtre.
JOBARDEK.
Un singe sur la scène?
BKSTIANI.
Il y en a bien d'autres !.. Les théâtres de Paris affectionnent purticulierement les animaux?
JOBARDEK.
Je l'ignorais.
BESTIANI.
Nous avons eu cette année, la Biche au Bois, aux Variétés un Chien de Contrebande, au Cirque des Champs-Elysées des Singes charmans, des chevaux merveilleux...
JOBARDEK.
N'y a-t-il pas eu aussi un certain Hippodrome ?
RESTIANI, baissant la voix.
Silence! pas un mot là-dessus... je n'en dis rien ici... ne parlons pas politique! (Haut.) Kh bien. Monsieur, une école de déclamation admirable vient de s'ouvrir...
Ah ! on m'en a parlé, rue de la Tour d'Auvergne?
BESTIANI.
Non, Monsieur, au Jardin-dos-Plantes, à l'effet d'en tirer des sujets pour un théâtre spécial de bêtes...
JORARDEK.
Il me semble qu'il y en a déjà quelques-uns.
BESTIANI.
Tous les acteurs seront sociétaires... il y aura des sociétaires à longues queues, d'autres à courtes queues... les raisonneurs seront lenus par l'ours Martin, les innocentes par une chatte sauvage, les forts premiers rôles seront remplis par des éléphans que vous verrez bientôt chez nous...
JOBARDEK.
Vous comptez sur un éléphant, souvent ça trompe !..
BESTIANI.
Les nôtres feront de l'aryen! gros comme eux... et notre singe aura une vor/ue dans le genre de Jocko, son bisaïeul. — Allez!..
(Musique. — Le singe se livre aux exercices les plus prodigieux, et il se sauve en emportant la canne et le chapeau de Jobardek dont il s'est coiffé.)
JOBARDEK.
Mon chapeau!., mon chapeau!..
LA FÉE, arrivant.
Soyez tranquille... il ne peut pas être perdu... il ne vient ici que des gens de la meilleure société...
(On en entend une musique bruvante et sauvage. — Entrée des Indiens Io-Ways.)
TOUS
Kéîké'.ké!..
JOBARDEK.
Oh! là! là!., les bédouins! aux armes!..
LA FÉE
Rassurez-vous... ce sont les Indiens Jo~ Ways... sauvages de l'Amérique du Nord, qui ont attiré tout Paris dans la salle Valentino.
(Même musique. — Entrée des Indiens O-JiBe- Wà's.)
JOBARDEK, plus effrayé.
Encore...
LA FÉE
Ceux-ci, ce sont les Indiens O-Ji-Be-Wa's, qui se sont fait voir au boulevard Bonne-Nouvelle.
JOBARDEK.
J'en donnerais le choix pour une épingle... C'est toujours la même chose.
LA FÉE
Oui, mais le nom est|bien différent; à Paris, vous changez le titre d'une chose très connue, et cela devient tout-à-fait nouveau.
JOBARDEK.
Les Parisiens sont donc aussi gobe-mouches que moi ?
LA FÉE
Ils le sont davantage... car ils sont bien plus nombreux... (Montrant un Indien.) Admirez le sieur Miou-hu-shi-Khaou.
JOBARDEK.
Miaou... miaon... C'est le nom d'un chat.
LA FÉE
On l'appelle en français le Nuage-Blanc.
JOBARDEK.
Etil est tout rouge !.. Qu'est-ce que c'est que ces colliers qu'ils ont là?
LA FÉE
C'est leur argent... les Wampums, sortes de coquillages qui représentent leurs espèces...
JOBARDEK.
i Ça ne vaut même pas des Monacos, on ne les leur changerait pas au bureau de la Monnaie.
LA FÉE
Ce sont des gaillards qui ne donnent point leurs coquilles. — Voici leur médecin.
Vétérinaire... ou homéopathe?
LA FÉE
Non, il est sorcier.
JOBARDEK.
Diable... ils sont plus avancés que nous, si eurs médecins sont sorciers...
LA FÉE
On le nomme Si-None-Ti-Ya, c'est-à-dire les °ieds Ampoulés...
JOBARDEK.
Il devrait se les guérir... Ce Monsieur n'est leut-être pas pédicure?..
LA FÉE
Le fameux Ouâ-Tane-Yi, ou celui qui est oujours en avant.
JOBARDEK.
Ah ! le dernier là-bas, c'est celui qui est touours en avant?.. Ces dames sont aussi de leur ociété?
LA FÉE
Ce que nous avons de plus joli en fait d'inieuoe. Voici Rutôné'Yé-Oué-Ma, ou le Pigeon
, qui se rengorge. Celle-ci, le Melon sous Cloche} — L'autre, C Asperge qui monte.
JOBARDEK.
Que diables de noms... Vous me direz: nous en avons aussi... des lionnes, des tigresses !..
LA FÉE
Pas beaucoup.
JOBARDEK.
Mais des dromadaires?.. Êtes-vous bien sûr que ces dames soient réellement sauvages... Heim?.. (il lui prend le menton.) Mon petit Pigeon... faisons joujou à pigeon-voie? Drôle de teint... Est-ce qu'ils viennent au monde de cette couleur là?..
LA FÉE
Ils se peignent tous les matins.
JOBARDEK.
Oh! cette autre, avec son moutard...
LA FÉE
C'est l'usage... toutes les mères portent leurs en fans ainsi...
JOBARDEK.
Dans le dos?.. C'est le contraire de chez nous.
in monsieur de la salle, élevant la voix d'un ton important.
Pardon, Monsieur, une question physiologique!.. Quelle est leur manière de donner les alimens à l'enfance ?
JOBARDEK, qui a parlé à l'oreille de la Fée. La méthode française, exactement.
LE MONSIEUR
Je vous suis fort obligé... 11 était intéressant de savoir si le biberon Darbo, ou le biberon Breton avait pénétré dans le sein de ces peuplades I
JOBARDEK.
Ah ça ! et quelle est leur profession?
LA FÉE
Ils chantent, ils dansent, ils tirent de l'arc... Vous allez avoir un échantillon de leurs brillans exercices... Le Nuage-Blanc va vous dire le chant de guerre.
les indiens, chantant.
Oh! ha!.. C tapa! 6 tapa!
LA FÉE
Les paroles sont de lui et la musique aussi.
JOBARDEK.
Ça lui fait honneur.
LA FÉE
C'est la Marseillaise de leur pays, c'est avec ça qu'ils soulèvent les masses.
LE MONSIEUR de la salle, haut.
Pardon, mon ami, est-ce qu'il n'ont point d'orgue dans leur musique? ils devraient en avoir.
li FÊB.
Pourquoi ça, mon ami?
LE MONSIEUR
Parce qu'ils sont de Barbarie, mon ami.
(Un Indien s'avance.)
LA FÉE
11 veux parler...
JOBARDEK.
Je ne lui répondrai rien.
l'indien.
Hovca tapa... Ké\ ké\.. Pè-Pc-Cè.
JOBARDEK.
P. P. C... Ah! pour prendre congé.
LA FÉE
Ils vont en effet partir... Ils appartiennent, dans leurs montagnes rocheuses, aux plus hautes classes, ils sont tous éligibles.
JOUAUDEK.
Ah ! leurs chambres vont s'ouvrir... Eh bien ! bon voyage.
LA FÉE
Avant de nous quitter, ils désirent vous donner un échantillon de leur fameuse danse de l'aigle... Accaia!
(Danse. — Sortie. — Pendant la sortie des Indiens, on entend une fanfare brillante et de grands cris de joie: Bwol viral hurral et une fanfare.)
MMMNMe«e«MWMMNMIKS!>fM»!teMMMN9e9SMf«WM
Les Mêmes, JOSSELIN, JULIENNE, TOUT- CRINS, un cheval qui vient de remporter le prix de course; des Jockeys, des Parisie>s.
JOBARDEK.
Ah! c'est vous, monsieur Tout-Crins!.. Que diable allez-vous faire de ce cheval avec ses galons rouges et ses bouquets?., est-ce pour le faire courir que vous l'avez habillé ainsi?
TOUT-CRINS
C'est fait, Monsieur, et ce cheval vient de me gagner cinquante mille francs en cinq minutes.
JOCARDEK.
Cinquante mille francs!..
TOUT-CRINS
Dix mille francs de prix et quarante mille francs de paris... Et tout ça, ce sera la dot vie mon neveu... si vous lui donnez votre DUe.
JOBARDEK.
Vraiment!., Ah! saprelotte !.. mais ta fortune est faite.
J0S3ELIN.
Eh bien ! direz-vous encore que les chevaux ne sont bons à rien ?
JOBARDEK.
Du tout, Jereerois aux chevaux. . « je leur rends mon estime... Vive les chevaux... je les porte tous dans mon cœur, et je te donne ma fille. Au diable la vapeur!.. Oh! mais, sapristi!., et mon portefeuille!.. Ah! je me souviens...
tois.
Qu'est ce qu'il a donc ?
JOBARDEK.
Oui. c'est ça, le tournoi des locomotives; je le rattrappetai, il faut que je le ratlrappe.
JULIENNE
Mon père!..
JOBARDEK.
Courons!